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Novembre 2010 | n° 287 | Dessine-moi la neutralité !
Une science totale des religions et des laïcités
Entretien avec Eric Vinson Imprimer Réagir
Parce que les individus et la société ont besoin d’y voir plus clair en la matière, Eric Vinson, chercheur français, prône une « science des religions et des laïcités » à même d’étudier ces dernières dans leur spécificité et leur globalité.
AI : Pourquoi plaider pour la création d’une « science des religions et des laïcités » ?
 
Eric Vinson : Le religieux reste un domaine sensible dans nos sociétés, surtout en France ou en Belgique. Et si l’utilité d'assurer une culture générale des religions à l’école est une idée globalement acquise [1], sa mise en pratique sur le terrain -sauf exception- ne l'est pas. Dommageable, cette situation s'explique d'abord par un défaut de formation des enseignants, qui tient selon moi à l'absence d'une véritable science des religions et des laïcités à l’université. Car c'est là que se forment les professeurs et la plupart des décideurs de nos pays. Or comment pourraient-ils avoir une vision sereine et objective du religieux dans sa complexité, son ambivalence et sa richesse propres si on ne les y introduit pas avec toute la rigueur et la légitimité universitaires ?
 
J'espère donc la reconnaissance et la diffusion d’une science humaine se consacrant à cet objet religieux, à l'évidence suffisamment vaste, important et spécifique pour qu’on lui dédie une démarche spécialisée. Car jusqu’ici, en histoire, science politique, psychologie, philosophie, etc., le religieux n’est jamais envisagé pour lui-même, mais seulement sous un seul de ses aspects : celui du point de vue propre à chaque discipline ; ces divers angles, tous indispensables, n'étant jamais mis en relation. Par exemple, la sociologie des religions étudie le religieux exclusivement comme un phénomène social. Cette approche sociologique, aussi utile qu’intéressante, reste donc partielle, voire partiale par ce qu'elle néglige : les doctrines et théologies, l'expérience spirituelle, etc.
 
D’où la nécessité d’une véritable science du religieux, étudiant ce dernier dans sa globalité caractéristique. Par définition, il touche à toutes les dimensions de la vie humaine : individuelle et collective, privée et publique, ancienne et moderne, occidentale ou pas. De même, il renvoie par nature à des questions éthiques, existentielles et pour tout dire spirituelles, non entièrement réductibles aux « fonctionnements » décrits le plus souvent par les sciences sociales. Au delà des seules logiques d'appartenance et d'identité, n’oublions pas que tout un pan de la culture humaine relève de ce domaine spirituel, et même mystique, où les questions du vivre ensemble, du sens et de la transcendance s'entremêlent. Mais on ne sait pas comment parler rationnellement de ces réalités, on ne sait même pas comment les nommer adéquatement. Or « mal nommer les choses », comme disait Camus, « c'est ajouter aux malheurs du monde ».
 
AI : En France, ce cours de science du religieux n’existe ni à l’école secondaire, ni à l’université. Pourquoi ?
 
Eric Vinson : Allemagne, États-Unis, Italie, etc. : cette science du religieux existe mutatis mutandis dans la plupart des grands pays universitaires et démocratiques. Ce qui montre bien qu'elle est possible et utile. Dans l'Hexagone, son absence s'explique par des « obstacles épistémologiques », expression du philosophe Gaston Bachelard (1884-1962) désignant ce qui entrave la connaissance objective, sans préjugé, d’une réalité donnée. Des obstacles liés en l'occurrence à différents biais idéologiques issus de l'histoire des sciences humaines ou de l'histoire de France. Comme en Belgique, la division entre « camp laïc » et « catholique » y a fait du religieux un domaine des plus polémiques, ce qui est encore renforcé aujourd'hui par la « question islamique ». Et la « neutralité » y revient souvent à supposer le religieux soit bien connu et sans grand intérêt, soit un problème insoluble à tenir à l’écart. Dans ce contexte, être « neutre », c’est ne pas considérer les croyances, l'expérience, les liens religieux comme pertinents pour rendre compte du réel et pour agir sur lui. Or qu'on y adhère ou pas, les religions déterminent pour beaucoup les différentes cultures comme les visions du monde et les comportements de tout un chacun. Saisir leur sens, leur logique profonde et pas seulement leurs aspects extérieurs, est donc indispensable si on veut régler bien des problèmes locaux, nationaux ou internationaux. Mais le mépris et la peur dominent hélas sur ces sujets, évités de crainte de tomber dans l’irrationnel, le passéisme ou les conflits. Dans le meilleur des cas, on n’en parle pas ; dans le pire des cas, on en parle mal, c’est-à-dire de façon partielle, voire idéologique et ignorante. Outre son intérêt intrinsèque, la science que j'évoque permettrait au contraire de normer et de rationaliser les échanges dans ce champ, d'améliorer la qualité du débat public. Ce qui a des conséquences politiques importantes. Prenez le voile islamique : nous manquons d'informations précises sur les différents contextes et motivations qui conduisent une femme à se voiler. Tout le monde en parle mais personne ne connaît - ou ne veut connaître- la complexité de ces déterminants dans leur diversité. Et les crispations empirent au lieu de se dissiper.

AI : Comment votre projet est-il accueilli parmi vos pairs ?
 
Eric Vinson : Il est un peu tôt pour le dire, car je suis au début de ma recherche –une thèse en science politique sur les rapports spiritualité/politique en France, au XXe siècle - ce qui me rend modeste et prudent. Reste que je réfléchis depuis plus de vingt ans sur toutes ces questions, les faiblesses de l'approche dominante du religieux dans mon pays m'ayant toujours frappé. L'un des enjeux de ma thèse est donc de donner une consistance à la notion de spiritualité, qui me semble au cœur du religieux sans se réduire à lui ; de la conceptualiser pour la rendre utilisable avec rigueur dans le domaine scientifique et, par la suite, si possible, dans le débat public. Bien négligé par nos élites, ce que recouvre le mot vague et passe partout de « spiritualité » me semble en effet très important dans la vie des individus et des sociétés. Gandhi, Martin Luther King, le Dalaï-Lama ou l'agnostique Vaclav Havel, pour ne citer que les exemples les plus frappants, sont inséparablement des acteurs politiques et spirituels de premier plan ; et à leurs yeux, ils le répètent sans cesse, l'un ne va pas sans l'autre. Pourtant, qui analyse avec tout le sérieux nécessaire les implications d'une telle position ? Les questions qu'elle pose tant en terme de connaissance des individus et des sociétés que de conduite de la vie des uns et des autres... ?
 
AI : Nous pourrions aussi ajouter Ben Laden ou la dynastie des Bush à votre liste d’acteurs politiques et « spirituels »…
 
Eric Vinson : Non. Ces derniers relèvent d'un usage politique du religieux, d'une instrumentalisation du second par le premier fort bien connue. Les figures que j'étudie n'ont rien à voir, cela saute aux yeux. Et ce qui m'intéresse, c'est justement de définir l'« air de famille » qui unit ces icônes universelles, autrement dit les critères d'une « politique spirituelle ». Je pense à la non violence - étendue jusqu'à la nature - au dialogue interconvictionnel, à l'intérêt pour les traditions - respectées dans leur intégrité mais rapprochées dans une logique d'harmonie globale - à l'articulation entre démocratie et tradition, au travail de chacun sur soi comme voie privilégiée d'un progrès partagé. En un mot, à la mise en relation de l’intériorité avec la vie collective, à la connexion des traditions et des modernités dans la recherche d’un bien commun planétaire. En « incarnant soi-même le changement que l'on désire pour le monde » (Gandhi), il s'agit là de penser et de mobiliser simultanément le changement individuel et le changement collectif, les transformations personnelle et sociale. À l’opposé de la démarche d'un Bush ou d'un Ben Laden, qui utilisent et exacerbent les appartenances religieuses de façon aussi superficielle que violente, à des seules fins de puissance et de profit. Or rien dans leur action et dans leur vie ne rend crédible leur usage de ces références religieuses. Encore faudrait-il connaître vraiment la richesse, la profondeur et la diversité interne des religions en question pour s'en rendre compte...
 
AI : Selon vous, mieux connaître le fait religieux grâce à cette discipline nous rendra plus compétents pour accroître la cohésion de nos sociétés multiculturelles. Comment ?
 
Eric Vinson : Conformément au projet des Lumières, la connaissance rationnelle digne de ce nom est la voie royale du progrès pour les individus et les collectivités, surtout démocratiques. Diffuser une science des religions et des laïcités renouvelée est ainsi la condition d'une vraie prise en compte de ces questions dans les sociétés actuelles, en pleine mutation en la matière. Si l'on connaît véritablement un sujet, on peut mieux agir sur lui, ou avec lui, dans toutes les dimensions de la vie. Loin d'un jeu d’intellectuels de salon, les enjeux de cette science sont donc très concrets et nombreuses ses applications pratiques, à commencer par la formation. Aujourd'hui, chacun ne devrait-il pas avoir une connaissance élémentaire - mais juste - de l’islam, ou de la laïcité, dans leur diversité ? Mais pour former les citoyens, il faut d’abord former des formateurs, c’est-à-dire des relais compétents qui, à leur tour, agiront dans différents lieux de la société : les écoles, les hôpitaux, les prisons, les entreprises, partout où la diversité se révèle. En évitant malentendus et conflits, ces « médiateurs du religieux et de la laïcité » seront là pour mettre de l’huile dans les rouages et non sur le feu, comme tant d'autres... De quoi contribuer à la paix civile, répondre à une nouvelle demande sociale et permettre l’enrichissement du parcours de chacun, sans s'inféoder à aucune confession bien sûr.
 
Propos recueillis par N. C.
 
[1] Lire à ce propos : Enseigner les faits religieux en classe de français : état des lieux, paradoxes et perspectives, sous la direction d’Anne-Raymonde de Beaudrap, Lyon, INRP, 2010, 244 p.