Octobre 2011 | n° 296 | Toute société est métisse
La "Question mulâtre": colonisation et métissage
Lissia Jeurissen
Le métissage semble aujourd’hui s’affirmer en tant que phénomène planétaire inéluctable cristallisant à la fois un certain esthétisme artistique (Yannick Noah chante avec fierté ses racines franco-camerounaises dans sa chanson Je suis métis… Un mélange de couleurs, tandis que la marque Benetton surfe sur cette vague depuis près de deux décennies dans ses campagnes publicitaires) et le rêve politique d’un monde dépourvu de barrières raciales (incarné par l’élection de Barack Obama à la tête des États-Unis). Ses origines historiques sont pourtant ancrées dans la rencontre interculturelle brutale produite par l’impérialisme colonial européen.
Le métissage culturel et humain qui se développe à l’époque coloniale est au cœur de situations complexes et souvent dramatiques. En effet, les théories raciales pseudo scientifiques construites et diffusées à l’époque le jugent dégradant pour la "race blanche" des colonisateurs, garante d’un modèle sociétal unique à exporter auprès de populations dites inférieures, "barbares", "arriérées", avec des enjeux économiques latents non négligeables (organisation de l’exploitation des ressources naturelles autochtones au profit de l’industrie européenne).

L’étude des racines du métissage, plus particulièrement à travers le cas de l’ancien Congo belge, est intéressante et nécessaire à plusieurs titres. D’abord, elle renvoie à un pan méconnu de notre histoire collective. Ensuite, elle permet de comprendre le terreau sémantique (les rapports de force coloniaux) de nombreux clichés identitaires tout à fait actuels dans nos discours et dans nos jugements sur la diversité culturelle née de l’immigration à la fin du XXe siècle. Enfin, l’histoire du métissage nous rappelle que de nombreux anonymes belges et congolais, parce qu’ils étaient métis et nés en contexte colonial, ont rencontré des difficultés d’intégration et portent en eux des mémoires familiales blessées par l’Histoire, entre honte, silence et tabou.
 
Une étymologie réductrice

Les termes métissage et métis font partie de notre vocabulaire usuel. Ils englobent pourtant des concepts vagues renvoyant de façon générale à un mélange d’éléments: en biologie, variété hybride au sein d’une espèce végétale ou animale; dans le domaine textile, tissage de plusieurs matières; culturellement, intégration de plusieurs cultures ou courants d’influence (artistiques ou philosophiques). Anthropologiquement parlant, il s’agit de l’union intime entre des individus de nationalité, de religion ou de culture différente, les "couples mixtes". Dans cette dernière approche sémantique, les métis désignent donc la descendance de ces unions.

L’étymologie de tous ces mots remonte évidemment à l’époque coloniale. La réalité du métissage humain a été objectivée et intégrée dans le vocabulaire occidental parallèlement à l’installation durable des conquistadores venus en célibataires sur les terres américaines dans un contexte de contacts quotidiens avec les Amérindiens et les esclaves importés d’Afrique. Des contacts ambigus, mêlant rapports de domination, logique de promiscuité et "droit de cuissage" viril des vainqueurs.

Dans le lexique du XVIe siècle, le métis est précisément l’enfant né d’une autochtone amérindienne et d’un espagnol; il est distingué du mulâtre, descendant eurafricain des relations sexuelles brutales qui ont ponctuellement lié les maîtres portugais aux femmes esclaves.

L’usage de mulâtre (mulâtresse dans la version féminine dès la fin du XVIIe siècle), aujourd’hui obsolète, n’est pas un choix neutre: il induit intrinsèquement un jugement sur ce type de métissage.

En effet, mulato, de racine castillane, est dérivé de mulo, le mulet, animal hybride issu de l’accouplement du cheval (en l’occurrence l’Européen blanc) et de l’ânesse (symboliquement, l’esclave noire). Associé en français au suffixe de péjoration "-âtre", l’Eurafricain est ainsi littéralement un "semblant de mulet", une version humaine du bâtard de deux espèces, un "entre-deux racial" accidentel et contre-nature…

Au début du XXe siècle, dans le cadre de l’administration et de l’exploitation de la colonie nationale du Congo (1908-1960), les autorités belges découvrent le "problème des mulâtres", déjà soulevé par les descendants des explorateurs, anciens militaires ou mercenaires engagés par Léopold II dans l’ancien État indépendant du Congo (1885-1908).

Entre mépris racial et enjeu stratégique, le gouvernement colonial tente maladroitement d’étudier le phénomène, "rançon de la civilisation", pour mieux le contrôler et, surtout, tenter de limiter son ampleur.

"On a étudié ce problème et je ne crois pas qu’une personne se soit trouvée pour indiquer le métissage comme un but et comme un bien. Nous avons accepté le métissage comme un fait(…)", selon les propos du Vice-gouverneur général honoraire du Congo Belge Moeller [1].

Intimité coloniale et ségrégation raciale

La gestion du Congo belge est au départ organisée sur le modèle de la colonie d’exploitation sans envisager une immigration massive (excepté dans certaines zones du Katanga et du Kivu) ni une véritable intégration locale des agents coloniaux administratifs ou commerciaux. Le personnel, majoritairement masculin et venu en célibataire jusqu’en 1945, est piloté dans les différentes régions du vaste Congo avec des contrats d’engagement renouvelables et limités à trois ans, les fameux termes.

L’idéologie coloniale belge est également influencée par les théoriciens anglo-saxons et français du racisme qui ont vulgarisé et systématisé dès le XIXe siècle l’idée d’une hiérarchisation des populations mondiales sur base de critères physiques (surtout épidermiques) auxquels correspondraient des caractéristiques psychologiques et culturelles. Au sommet de l’échelle de l’évolution humaine est placée la "race blanche", missionnée de façon unilatérale pour conduire les races inférieures, dont la "race noire", considérée comme la moins évoluée, vers la lumière de la civilisation à travers les deux pôles principaux de la christianisation et de l’industrialisation.
Même si la Belgique n’instaure pas officiellement une ségrégation légale en tant que telle dans sa colonie, le droit colonial fait tout de même la distinction entre les indigènes (autochtones) et les non indigènes (travailleurs européens). Parallèlement, les infrastructures mises en place concourent à une ségrégation sociale basée sur la "race" dans tous les domaines du quotidien: écoles, hôpitaux, cimetières, quartiers d’habitation, etc. exclusivement réservés aux "Noirs" ou aux "Blancs". En dehors du monde du travail, où l’ascension sociale des autochtones lettrés est limitée à des postes de subordination, les Européens ne côtoient pas les Africains.
C’est dans ce contexte particulier qu’un grand nombre de coloniaux belges, fonctionnaires ou employés d’entreprises privées, ont entretenu des relations sexuelles et affectives avec des Congolaises, soit au sein de réseaux de prostitution, soit dans le cadre de concubinages circonstanciels (durée d’un ou plusieurs termes sur place). Cette cohabitation "à terme", pourtant officiellement déconseillée dans les manuels destinés aux partants au nom du "prestige blanc", était très fréquente puisque la majorité des agents venaient au Congo sans leur famille belge (infrastructures sanitaires peu développées jusqu’aux années 1940). Les concubines noires étaient alors dénommées ménagères, et parfois épousées à la mode indigène (cérémonie symbolique avec le chef coutumier africain local). Mais ces couples semblaient voués à la rupture. En effet, une fois son contrat colonial terminé, le bwana repartait bien souvent en Métropole ou vers une nouvelle affectation sans se retourner, ne se sentant lié par aucune obligation légale ou morale envers sa compagne tropicale.

En Belgique, surtout dès l’entre-deux-guerres, la présence de plusieurs centaines de colonisés, marins déserteurs aux abords du port d’Anvers, boys "exportés" par leurs anciens maîtres ou soldats démobilisés des deux guerres mondiales, écrit le scénario inverse. Malgré la trace de mariages légaux (puisque le droit belge ne prévoit aucune entrave à l’union "interraciale", contrairement au droit colonial), les couples assez marginalisés unissant résidents congolais et femmes belges sont décriés par l’opinion, soi-disant frappés par la fatalité aliénante d’une inadéquation culturelle.
 
Une descendance problématique

Les enfants nés des relations entre Belges et Congolaises, les mulâtres dans le vocabulaire colonial, rencontrent de graves difficultés d’intégration dans la colonie. En effet, la majorité d’entre eux est abandonnée par le géniteur européen, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas reconnus légalement par ce dernier et qu’ils vivent, parce que de statut indigène, dans le milieu maternel africain. Rappelons que beaucoup de coloniaux belges sont déjà mariés en Belgique. De plus, la reconnaissance d’enfants adultérins est interdite dans la législation belge jusqu’aux années 1980!

Il est difficile de quantifier avec précision le phénomène du métissage au Congo car les statistiques coloniales disponibles sont éparses et lacunaires. Cependant, des tendances démographiques peuvent être établies. Les naissances augmentent en rapport direct avec la croissance continue des Belges expatriés au Congoet elles représentent près de 10 % de la population européenne. Quelques années avant l’indépendance du Congo (30 juin 1960), des évaluations sérieuses évoquent le nombre de 10 000 métis [2].

La minorité d’enfants eurafricains reconnus par l’ascendant belge est dans la plupart des cas envoyée en Belgique parce que les métis de statut non indigène subissent au Congo une certaine animosité, surtout de la part des colons (exploitants indépendants installés dans la colonie avec leur famille belge), attachés à leurs privilèges "raciaux".

Ainsi, les familles coloniales refusent violemment que les mulâtres juridiquement belges étudient sur les mêmes bancs que les élèves blancs et voient d’un très mauvais œil que ces fils de négresses accèdent à des postes de direction. Notons que, dans la Métropole, une association d’aide aux métis belges [3] a traité près de mille cas de 1932 à 1960.

Les Eurafricains nés en Belgique ou ramenés par le parent belge sont également mal acceptés dans la société métropolitaine: perçus comme "Noirs" sous la loupe d’une catégorisation stéréotypée, on leur impute toutes les tares supposées de la race inférieure.

Le nombre croissant de métis eurafricains évoluant au Congo soulève rapidement des débats au sein du ministère des Colonies et dans toutes les tribunes coloniales. En effet, le problème social posé par les métis est avant tout objectivé comme un problème racial au cœur d’importants enjeux politiques puisque la séparation entre Noirs et Blancs constitue l’assise centrale de la domination européenne dans les colonies. Laisser une minorité visible incarnant l’émiettement des frontières raciales évoluer au Congo sans encadrement et dans la communauté africaine pouvait se révéler très dangereux pour l’avenir des structures coloniales selon certains acteurs et observateurs de l’époque.
 
"Question mulâtre", triptyque doctrinal

La situation des mulâtres au Congo est à l’origine de la construction de la "Question mulâtre": trois écoles de pensée coexistent dans les milieux coloniaux belges au cours des années 1920-1930.

Au départ, les mesures du gouvernement colonial sont influencées par les constats de terrain alarmants de ses agents territoriaux et des chefs de missions scolaires (les missionnaires catholiques belges détiennent alors le monopole de l’enseignement au Congo). Ces derniers s’inquiètent de croiser des enfants "café au lait" vivant pieds nus dans des villages reculés où ils sont soumis aux coutumes locales.

Ainsi, une ordonnance du Gouverneur général du Congo prescrit dès 1915 l’inscription automatique des mulâtres non reconnus (sous-entendu par le papa européen) dans les registres d’état-civil [4].

Une fois que les métis identifiés lors des tournées d’inspection administrative étaient repris dans ces registres, ils échappaient aux lois coutumières au profit des lois civiles et pénales du droit colonial belge et pouvaient, s’ils étaient orphelins, être placés sous la tutelle de l’État. Dans les faits, les missionnaires et les chefs de zone tentaient de persuader les mama africaines d’envoyer leur enfant vers la mission scolaire la plus proche (parfois à des centaines de kilomètres!), souvent en internat, pour qu’il y reçoive une instruction de base. C’était aussi une façon d’éviter ou de limiter l’influence africaine, jugée néfaste, sur un fils de Blanc.

Parallèlement, certains missionnaires instaurent pontanément des sections et des bâtiments réservés aux métis et séparés des élèves noirs dans leurs infrastructures scolaires. On y encourage des mariages "assortis", entre métis.

Si le gouvernement belge n’est pas à l’origine de ces initiatives, il ne les décourage pas et accorde même des subsides supplémentaires aux internats accueillant des mulâtres. Sous la pression des parents d’élèves catégorisés blancs, hostiles à l’enseignement "interracial", une école laïque pour mulâtres de statut européen sera tout de même créée autour de 1940.

C’est dans ce contexte que se développe la doctrine de la "racialisation", en d’autres termes favoriser la création dans la colonie d’une "caste métisse", classe sociale intermédiaire qui évoluerait séparément des autres communautés raciales (quartiers de résidence, écoles) pour éviter les frustrations susceptibles d’alimenter un sentiment de vengeance ou de contestation. Les métis bénéficieraient alors d’un statut spécifique, plus élevé que celui des autochtones noirs mais un peu en deçà de celui des Européens. Ce traitement particulier tendrait cependant à mécontenter les Congolais noirs instruits et européanisés (les évolués).

Une autre approche doctrinale de la "Question mulâtre" est dynamisée par des œuvres caritatives métropolitaines où officient surtout d’anciens hauts fonctionnaires coloniaux et leurs épouses belges. L’Association Pour la Protection des Mulâtres fondée en 1932 est la plus active: elle réclame clairement une politique axée sur l’européanisation systématique, si possible en finançant leur voyage en Belgique, de tous les métis quel que soit leur statut et tente de faire pression sur le gouvernement en ce sens. Une revendication évidemment utopique et qui demandait des moyens considérables…

Cette approche considère que la Belgique doit expier les fautes de ses agents dans les colonies (responsabilité morale) et que le mulâtre, qui n’a pas demandé à naître, doit être élevé vers la culture supérieure.

Même si les avis restent partagés, les prescriptions gouvernementales et les commissions consultatives s’attachent finalement à rappeler aux agents le respect littéral du droit en matière de filiation. Elles accréditent un troisième courant doctrinal: l’indigénisation des métis, en tout cas des enfants non reconnus par le géniteur européen ou déclarés "orphelins" (de parents bien vivants!). Les partisans de ce non interventionnisme (absorption naturelle du métis dans la communauté blanche ou noire selon sa parenté légale), surtout les juristes métropolitains et les vétérans coloniaux de la première génération, parviennent à dépasser l’argument racial, préconisant une attitude franche et sans excès de sentimentalité.

La politique coloniale belge n’a en définitive jamais vraiment tranché la "Question mulâtre" puisque, malgré l’indigénisation officielle, des initiatives accordant des privilèges ou des aides particulières aux mulâtres étaient tolérées par l’administration.
 
Interculturel et mémoires familiales brisées

Le colonialisme fut assurément une négation de toute logique interculturelle interférant dans l’épanouissement individuel et l’autoperception des individus eurafricains nés en contexte colonial, qu’ils s’intègrent au Congo ou en Belgique. L’interventionnisme belge, surtout missionnaire et caritatif, a contribué à communautariser les métis en encourageant dans la colonie leur regroupement socio résidentiel, les intermariages et la création d’amicales mulâtres sur base du seul critère racial. Imprégnés par l’idéologie coloniale, les mulâtres se sentaient liés par un vécu particulier (abandon parental, paternité inconnue, rejet social, séparation de la famille africaine) et un profond sentiment d’appartenance à un entre-deux racial.

Les métis reconnus légalement par les coloniaux ont également traversé des situations dramatiques. Envoyés définitivement en Belgique, tabou, mensonge et secret entouraient leurs racines africaines et la maman congolaise était bien souvent prétendument décédée [5].

Les mémoires familiales métisses de ces "destins volés" restent donc profondément marquées par les non dits et le déchirement identitaire. Elles sont aussi hantées par une volonté tardive et thérapeutique de rechercher l’ancêtre ignoré et tant imaginé à partir d’informations parcellaires et avec des moyens légaux limités.
 
Identité nationale et "vieux démons" coloniaux

Les métis et leurs descendants ont-ils aujourd’hui trouvé leur place dans l’identité nationale belge? Si le non sens de l’existence de races humaines au pluriel a été démontré scientifiquement depuis des décennies, les marqueurs identitaires "Blanc" et "Noir" conservent assurément toute leur charge politique, historique et émotionnelle, même s’ils se sont redéfinis au sein d’une socioéconomie opposant, de façon souvent pernicieuse, le "Nord" au "Sud". Aux yeux de l’opinion générale, le métis belge est a priori perçu comme un étranger, un Africain, ou renvoyé à ses racines duales, au-delà de sa nationalité légale et de son parcours personnel. Les vieux démons coloniaux restent au centre des confusions de l’apparence… Pourrons-nous les dépasser sans pour autant renier notre histoire en Afrique centrale?
 
Lissia Jeurissen est doctorante en Histoire – ULg [6]
Professeure d’histoire dans l’enseignement secondaire supérieur (Province de Liège), collaboratrice scientifique au Centre d’Etudes de l’Ethnicité et des Migrations (CEDEM)
 
Notes
[1] Dans Institut Colonial International. Compte rendu de la session tenue à Rome les 1er, 2 et 3 juin 1939. Bibliothèque Coloniale Internationale. Bruxelles, éd. des Etablissements Généraux d’Imprimerie, 1939, pp. 53-54.
[2] Rubbens A., De sociale bevordering van de mulatten. – Zaïre, Bruxelles, avril 1956, p. 509.
[3] Association pour la Protection des Mulâtres. Fichier non classifié dans les archives du Musée Royal de l’Afrique centrale.
[4] Strouvens L., Piron P., Codes et lois du Congo Belge. Bruxelles, éd. F. Larcier, 1948, pp. 892-893.
[5] Lire à ce propos l’article de Nathalie Borgers dans ce dossier.
[6] Projet doctoral intitulé "Genèse et descendance du métissage eurafricain au Congo dans le contexte colonial belge de 1885 à nos jours" en cours de réalisation.
 
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