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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
Un regard intéressé
Entretien avec Francis Renneboog Imprimer Réagir
Le Conseil administratif du culte protestant- et évangélique (CACPE), fondé en 2003, est l’interface auprès des autorités belges, du niveau fédéral jusqu’au local. Il se compose de deux branches: l’Eglise protestante unie de Belgique, et le Synode fédéral des Eglises protestantes et évangéliques de Belgique. Francis Renneboog préside ce dernier. Voici son éclairage sur la place des Eglises néopentecôtistes issues de l’immigration.
AI: Quelles sont les caractéristiques du pentecôtisme né de l’immigration et dont les Eglises sont membres d’une «dénomination» du CACPE?

Francis Renneboog: Précisons qu’une dénomination est une union d’églises qui se reconnaissent dans une théologie commune. Appartenir à une dénomination membre du CACPE entraîne ipso facto qu’on appartienne au Conseil administratif du culte. Au sein de la dénomination, il ne peut y avoir de divergences sur le credo minimal. Mais comme ce socle est minimal, d’autres divergences théologiques sont possibles, notamment sur le terrain de la guérison et de la prospérité. A mes yeux, la théologie de la prospérité ne se retrouve pas parmi les Pentecôtistes belges. Davantage de pasteurs africains mettront l’accent sur les théologies de la prospérité et des guérisons divines, mais pas toujours. Par exemple, Martin Mutyebele, évêque congolais d’une des dénominations africaines, reconnaît la guérison divine, mais est en désaccord avec la théologie de la prospérité.

C’est un débat, mais de mon point de vue, je pense que, sociologiquement, le terrain est plus propice à la théologie de la prospérité chez des malheureux que chez les classes moyennes. A l’origine, le public des églises issues de l’immigration appartenait aux milieux moins favorisés. Face à leur marginalité à la fois économique et liée à leur migration, ils ont trouvé dans l’Eglise un havre de sécurité et d’intégration, indépendamment de l’aspect religieux. C’est vrai qu’ils ont bénéficié ensuite d’un ascenseur social du fait qu’ils ont travaillé et se sont assimilés au système social.

Certaines de ces dénominations sont donc manifestement issues de l’immigration. L’exemple le plus évident est celui des églises italiennes liées à l’immigration économique de l’Après-Guerre, dont l’origine est portée par des mineurs et leurs familles. Elles s’appellent les CCINE: les Eglises chrétiennes italiennes du nord de l’Europe. Ce sont les dénominations les plus anciennes et les plus homogènes. Par ailleurs, il y a aussi de nombreuses Eglises indépendantes, qui ne sont pas membres de notre système. On peut estimer qu’un nouveau groupe se crée tous les dix jours en Belgique!
 
AI: Quel regard posez-vous sur ce phénomène en pleine expansion de nouvelles Eglises issues de l’immigration africaine et latino américaine ?

Francis Renneboog: Leur multiplication est certes en expansion, mais cela ne signifie pas que leur durée de vie soit très grande. Elles peuvent disparaître ou se fractionner. Nous posons sur ces groupes un regard intéressé parce que nous aimerions les connaître, pour différentes raisons. D’abord, parce que, pour l’ensemble des activités du culte protestant et évangélique, il vaut mieux qu’ils soient avec nous que «dans la nature»; en cas de problèmes, nous pourrions les interpeller à juste titre. De plus, les pouvoirs publics pourraient nous reprocher de ne pas les connaître, sous-entendu de ne pas remplir correctement notre mission d’interface.
 
AI: Que faites-vous concrètement pour les approcher et mieux les connaître?

Francis Renneboog: Nous n’avons pas à faire de la promotion! Autrement dit, lorsque nous découvrons une nouvelle église établie, nous ne voulons pas les rencontrer dans la posture de demandeurs. L’idée est d’informer ces groupes via leurs attaches qui sont, elles, à l’intérieur du Synode et qui pourront leur proposer de nous rejoindre. Nous n’irons donc pas les chercher directement parce que nous ne voulons pas embarquer n’importe qui. Nous préférons que la demande vienne d’eux car, dans ce cas, nous pourrons l’instruire. En effet, nous ne pouvons pas exclure a priori que ces groupes ne soient pas acceptables sur le plan de la théologie et des pratiques, bien que ce soit assez rare. En tous cas, notre but est d’éviter d’entreprendre des démarches envers des sectes.
 
AI: Pouvez-vous intervenir face à un pasteur «indépendant» qui aurait une attitude inacceptable sur le plan financier, social, ou spirituel ?

Francis Renneboog: Non. A quel titre le ferions-nous? Nous n’avons aucune légitimité. Nous essayons d’agir lorsque se présentent, à l’intérieur des dénominations, des cas avérés de dérives dans les domaines que vous venez de citer. Si ces dérives passent la frontière du droit pénal et sont manifestement des délits ou des crimes, nous ne nous autorisons pas à choisir, contrairement à l’Eglise catholique. Nous transmettons donc aussitôt le document accusateur à la Justice. Ce type de délit, qui concerne souvent des affaires «en dessous de la ceinture», est rare. Au niveau financier, nous constatons de temps en temps une mauvaise gestion et un mauvais fonctionnement. Mais c’est généralement par manque de connaissance et non avec des intentions criminelles.

Il arrive que certains dirigeants d’un groupe mettent l’accent sur l’argent de manière inconvenante, en rappelant trop souvent aux fidèles leur responsabilité financière vis-à-vis du groupe. Or il est inutile de répéter cet appel toutes les semaines; les conséquences peuvent devenir problématiques si, par exemple, une fidèle donne tout l’argent du ménage, sous la pression des demandes réitérées du pasteur. C’est à la dénomination d’agir pour éviter ces problèmes. Si elle n’agit pas, nous devons alors nous substituer à elle.
 
AI: Pour parler platement, considérez-vous les Eglises qui restent en dehors du Synode fédéral comme vos concurrentes ?

Francis Renneboog: Elles ne sont pas concurrentes, elles sont juste en dehors. Soit par ignorance, soit par négligence. Probablement que la grande majorité des Eglises peuvent entrer dans le culte. C’est d’ailleurs un processus constant, mais la vitesse à laquelle des églises indépendantes s’intègrent au culte est plus faible que la fréquence à laquelle de nouvelles églises s’ouvrent. Par conséquent, le groupe d’Eglises indépendantes s’agrandit toujours parce que nous n’avons pas la même rapidité pour intégrer les églises indépendantes existantes.

Nous estimons qu’une nouvelle Eglise naît tous les dix jours en Belgique, soit trois par mois. Les groupes les plus importants proviennent de l’Afrique centrale et de l’Ouest, et du Brésil. Le problème, selon moi, est que les Eglises du pays d’origine nous envoient des missionnaires, sans nous contacter, en aveugle. Or nous ne vivons pas dans un désert, ni social, ni religieux! Nous préférerions que ceux qui envoient ces pasteurs connaissent exactement notre contexte et prennent donc un contact préalable avec le CACPE pour éviter que les pasteurs missionnaires se comportent ici comme s’ils n’avaient pas de coreligionnaires.

Tous ces gens venant d’Afrique ou d’Amérique latine ont besoin d’une autorisation de séjour. S’ils sont vraiment ministres du culte, nous pouvons leur donner une attestation qui représente un des documents parmi d’autres leur permettant d’acquérir l’autorisation de séjour. Nous essayons de préférence de donner cette attestation dans le pays d’origine, et avec de plus en plus de réticences aux personnes qui se présenteraient ici sur base d’un visa de trois mois. Bien sûr, nous ne disposons pas d’un bureau dans ces pays. Idéalement, nous espèrons que ceux qui veulent venir ici comme missionnaires prennent contact avec une des dénominations pour laquelle ils vont servir, ou avec une des œuvres missionnaires qui font partie du Synode fédéral ou de l’autre branche, dans le cadre d’un partenariat préalable. Mais ce n’est pas la tendance générale. Nous devons poursuivre ce travail de conviction.
 
AI: Pour quelles raisons ces nouveaux venus n’auraient-ils pas envie d’un partenariat?

Francis Renneboog: Pour beaucoup de raisons possibles. Il y a d’abord ceux qui pensent que la Belgique est un désert spirituel. Ils sont dans l’incapacité de voir ou le refus d’investiguer l’état de l’endroit où ils vont. Ils se mettent dans la situation du missionnaire de 1880 qui partit prêcher où il n’y avait «rien»!

Plus problématique sinon plus sinistre, j’ai rencontré des gens qui n’ont pas vraiment de mission, même si au début certains font peut-être preuve de capacités pastorales. Ils arrivent ici pensant que la vie sera plus facile qu’au Brésil, au Nigeria, ou au Ghana. Cette situation reste toutefois marginale.

Je ne peux pas et ne veux pas exclure l’autoproclamation. Elle doit exister. Elle rend d’ailleurs la vie religieuse à la fois plus dynamique mais aussi plus problématique. Plus dynamique parce que ces gens sont motivés pour créer une église vu que c’est leur raison de venir ici. Plus problématique parce que, dans notre conception religieuse, on ne peut pas s’autoproclamer: on ne peut pas se découvrir une vocation qui, normalement, est reconnue par nos frères. Le risque de l’autoproclamation est tout simplement de se tromper, de ne pas avoir vraiment une vocation.
 
Propos recueillis par N. C.
 
Note
[1] Pour une description plus détaillées sur l’organisation du CACPE, lire l’article de Sarah Demart en pages 10-13.
 
 
Les Eglises évangéliques en Belgique
 
 
  • 550 Eglises évangéliques (sur un total de 700) dans l’ensemble du culte protestant et évangélique reconnu. 110 000 croyants évangéliques.
 
  • Au moins 250 Eglises indépendantes (en dehors du culte reconnu). 30 000 croyants évangéliques.
 
  • Au total, 140 000 croyants, soit 1,3 % de la population en Belgique.