fil rss

Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
Enjeux d’identité et de genre
Entretien avec Maïté Maskens Imprimer Réagir
Il y a un an, MaïtéMaskens défendait avec succès sa thèse sur "Pentecôtisme et migration à Bruxelles" à la Faculté des Sciences sociales de l’ULB. Aujourd’hui, elle pose pour nous un regard anthropologique sur les relations sociales de genre et les (en)jeux identitaires dans les assemblées pentecôtistes composées de migrants latinos et subsahariens.
AI: A quelles identités ces Eglises des diasporas se rattachent-elles?

Maïté Maskens: Au niveau de l’appartenance et de l’identification, ces Eglises ont plusieurs points d’ancrage ou différentes centralités. Elles ne représentent pas seulement l’Afrique ou l’Amérique latine qui arrive à Bruxelles, mais aussi un lien avec les Etats-Unis et une manière de penser Bruxelles comme un nouveau centre. Les assemblées sont constituées par des groupes de migrants qui, bien qu’en mouvement, portent aussi une attention sur la ville de Bruxelles et son contexte moral dont il s’agit de recomposer les liens. Les fidèles se veulent des chrétiens authentiques, animés par une foi en éveil. Ils empruntent souvent l’image d’un sportif de haut niveau pour affirmer leur ascétisme au quotidien. Plus de compromis avec ce qu’ils nomment les "choses du monde": ils disent non à l’avortement, non à l’homosexualité, et essayent, dans leur langage, de prévenir une déchéance morale. En considérant Bruxelles comme un nouveau centre, ils se montrent très prosélytes. Ils se pensent comme des missionnaires sur une terre où la foi a disparu. Des fidèles m’ont affirmé que le pays se porte assez bien économiquement parce que nos grands-parents ont beaucoup prié. Ils expliquent d’ailleurs la crise économique actuelle par le fait d’avoir "perdu Dieu dans nos cœurs". D’où leur appel à nous réveiller.

Ces églises se sont implantées dès les années 1970. Pour le cas des Congolais, elles se sont formées avec l’arrivée des migrants des années 1980-1990 qui ont ressenti le besoin de se retrouver dans la religiosité qu’ils connaissaient au pays. En fréquentant d’abord les églises catholiques "autochtones", ils n’ont pas trouvé un lieu où s’épanouir. Ils ont donc recréé leurs groupes de prières.

Dans les années 1980-1990, on observe une forme de reconfiguration communautaire dans ces églises qui sont très peu mixtes d’un point de vue "ethnonational". Mais lorsque la société belge les a pointées du doigt pour dénoncer leur repli communautaire - on a parlé de ghetto religieux -, elles ont réagi et ont voulu dépasser leurs frontières nationales ou régionales dans lesquelles elles s’épanouissaient ici, en cherchant à attirer tout le monde. Parce que, comme ils disent, "Dieu est venu pour tous". Un peu avant les années 2000, les pasteurs ont beaucoup encouragé l’ouverture de l’Eglise aux gens de tous les horizons, sans distinction de "race" ni d’origine, pour reprendre le message biblique dans le contexte de la Belgique postcoloniale. De plus, puisqu’ils sont très conversionistes, les fidèles doivent ramener un maximum de personnes à l’église par an.

AI: En dix ans, dans quelle mesure la mixité est-elle devenue bien présente dans les assemblées?

Maïté Maskens: Personnellement, j’estime que la mixité est importante. Selon mon expérience dans l’église congolaise où j’ai travaillé il y avait beaucoup de nationalités différentes d’Afrique subsaharienne: des Centre-Africains, des Burkinabés, des Tchadiens, des Guinéens et Ghanéens. Il y avait également des Européens (Italiens et Espagnols), des Belges ou encore des Africains du Nord. Même constatation du coté de l’Eglise hispanophone que j’ai fréquentée pendant plusieurs années: si les nationalités sud-américaines étaient surreprésentées, d’autres présences nationales venaient également renforcer les bancs de l’Eglise.

Mais si l’on peut observer une tendance à la mixité, il faut nuancer ce propos car le marqueur culturel reste très fort dans ces collectifs religieux. Effectivement, dans ce contexte, culture et religion vont main dans la main. Autrement dit, les questions identitaires sont totalement liées aux questions religieuses. De plus, l’expérience migratoire qui caractérise le vécu de la majorité des fidèles en Belgique a pour conséquence qu’ils vivent le quotidien d’une façon spécifique. C’est une des raisons pour laquelle l’Eglise, malgré ses objectifs prosélytes et la tournure universalisante qu’elle voudrait donner à son message, a du mal à intéresser des autochtones, car le Belge non migrant ne se reconnaît pas forcément dans les prédications qui se réfèrent à une Afrique ou à une Amérique latine qu’ils connaissent peu ou pas.
 
AI: La langue du culte représente-t-elle un enjeu identitaire?

Maïté Maskens: Sans aucun doute. Il existe souvent des efforts de traductions des cultes en fonction de la composition de l’assemblée. Par exemple, l’Eglise hispano-américaine où j’ai mené mes recherches prévoit des traductions de l’espagnol vers le français. Ceci étant dit, on peut aussi observer un mouvement inverse: une sorte de "congolisation" des fidèles non congolais ou encore une latinisation de fidèles non latinos par l’affiliation religieuse. Ainsi, une fidèle russe apprendra l’espagnol sur base de son appartenance à cette Eglise. J’ai observé le même phénomène dans les églises congolaises: des personnes de Centre-Afrique ou du Burkina apprennent ainsi le lingala.

Il existe un panorama de profils de fidèles très différents. A titre d’exemple, j’ai rencontré une fidèle belgo-congolaise. Elle a grandi à Woluwe-Saint-Pierre, a fréquenté les écoles catholiques, puis elle s’est convertie, peu après ses frères. Et dans l’élan, elle s’est "ré africanisée" par son appartenance religieuse. Lorsque je l’ai connue, elle s’habillait à l’occidentale et disait se sentir mal à l’aise dans les milieux "congolais" à Bruxelles. Elle avait fait un voyage au Congo à son adolescence et cela ne lui avait pas plu. Au fil des années de fréquentation de l’Eglise, elle a commencé à porter des vêtements typiquement congolais, à se maquiller à leur mode, à porter des talons, bref à changer de style. Elle a même commencé à parler d’une certaine façon, en m’appelant par exemple "maman Maïté", ce qu’elle ne disait jamais avant sa conversion. Elle évoquait de plus en plus l’Afrique, voulait trouver un mari congolais, et apprendre le lingala qu’elle n’avait jamais parlé. Devenue chef d’un groupe de prières, elle a été perçue par les autres fidèles, qui n’étaient pas forcément originaire de RDC, comme une personne porteuse d’une forte identité congolaise. Dans ce cas donc, sa conversion religieuse a été l’occasion d’opérer une reconversion culturelle.
 
AI: Comment ces Eglises concoivent-elles les relations sociales de genre?

Maïté Maskens: Voilà un enjeu important et assez paradoxal. A vrai dire, c’est assez compliqué pour le chercheur de se positionner face aux enjeux de genre, parce que nous sommes tous impliqués d’une manière ou d’une autre. Il nous est donc difficile de rester tout à fait neutre par rapport à cette problématique. De plus, le chercheur a toujours un peu tendance à défendre ses interlocuteurs, ce que j’ai remarqué dans ma propre recherche, par exemple en exagérant peut-être la réalité pour expliquer que ces femmes ne sont pas aussi soumises qu’elles en avaient l’air.

Dit rapidement, le pouvoir formel est entre les mains des hommes. L’Eglise confirme que l’homme est le chef de l’unité domestique et le chef dans l’ensemble de l’église, cela à grand renfort de versets bibliques régulièrement répétés. C’est le modèle patriarcal qui est validé.

Dans le cadre de la famille homogame et hétérosexuelle, la femme est soumise au mari. C’est une répartition des tâches très classique voire archaïque dans le sens où la femme a en charge les enfants, la maternité, la domesticité. Pour sa part, l’homme travaille pour rapporter l’argent. Comme dans le reste de la société, les mutations que l’on peut observer à l’échelle du genre se reproduisent aussi dans l’église. A partir du moment où la femme ramène aussi l’argent et prend des décisions, l’autorité de l’homme est soudain mise en cause. De surcroît, j’ai remarqué que l’homme s’est trouvé quelque peu fragilisé par son parcours migratoire. C’est-à-dire que le rapport de genre qu’il connaissait au pays n’est pas le même que celui qu’il découvre en Europe, ce qui le déstabilise. Donc, cette Eglise réaffirme que c’est bien lui qui détient le pouvoir, et le rassure: il retrouve un rôle qu’il connaît et dans lequel il a été élevé. Parallèlement à ça, de manière ambigüe et paradoxale, les femmes peuvent aussi demander, réclamer, revendiquer via l’église et la conformité au message religieux que les hommes soient plus fidèles, plus présents, plus doux, plus proches de leurs émotions etc. En quelque sorte les hommes sont domestiqués par leur appartenance religieuse. Une certaine masculinité "agressive" est donc décriée dans ces milieux. Lors du prêche dominical, des pasteurs racontent toutes leurs infidélités commises avant leur conversion, jusqu’au jour où Dieu les a rappelés à l’ordre pour qu’ils deviennent des maris fidèles et tendres.

Des femmes parviennent aussi à se faire reconnaître comme des religieuses importantes en vertu de leurs dons pour les prières, les guérisons, les "transes". Elles arrivent ainsi à se faire une place au sein de l’Eglise. De manière générale, on reconnaît aux femmes une propension à l’émotion et à une certaine efficacité de leur prière. L’Eglise les reconnaît aussi comme des réceptrices plus habiles de l’Esprit Saint. Elles seraient plus proches et auraient plus de facilité à accueillir le Seigneur. Elles sont également associées à la dimension esthétique du culte. On les reconnaît comme des bonnes chanteuses, louangeuses. D’ailleurs elles sont très présentes sur l’hôtel, bien habillées, belles en train de chanter. Les hommes, quant à eux, sont plus rattachés à une religiosité formelle, avec le pouvoir de la lettre: ce qui est dit dans la bible, ce qu’on peut faire, ce qu’on ne peut pas faire. A partir de ces différences, il faut encore nuancer en fonction des générations qui revendiquent plus de place pour les femmes et les jeunes filles.
 
AI: Quelles sont les revendications des femmes au sein de l’Eglise, en termes de rôle et de place à tenir?

Maïté Maskens: Il exite un mouvement de femmes qui s’indignent du fait qu’elles n’ont que peu de pouvoirs. Aujourd’hui, dans plusieurs églises, on peut voir des femmes donner la prédication. Elles ont donc commencé par demander d’abord l’accès à la parole, ce qui n’est pas accepté dans toutes les églises. Au niveau du langage et du discours, je remarque toutefois que les femmes doivent se justifier beaucoup plus que les hommes dans leur prise de parole. C’est-à-dire que, systématiquement, lorsque l’une d’entre elles prêchera, elle débutera toujours en insistant sur le fait que ce n’est pas elle qui parle, mais Dieu à travers elle. Tandis que les hommes, une fois qu’ils deviennent des pasteurs reconnus, ils prennent la parole, un point c’est tout.

Depuis au moins deux ans, la Nouvelle Jérusalem à Molenbeek, qui draine chaque dimanche jusqu’à 3 000 fidèles, compte deux femmes pasteures. Cette féminisation est très récente et était inimaginable pendant les vingt premières années de ces Eglises, en raison notamment de la perception de la féminité et du genre au Congo.
 
AI: Ce mouvement initié par des femmes est-il aussi soutenu par des hommes, notamment de la dernière génération?

Maïté Maskens: Lors d’un entretien, un fidèle m’a expliqué qu’il fallait évoluer. La bible est un texte vieux de 2000 ans qu’il faut adapter au contexte contemporain. Et de donner une série d’exemples: il a parfois vu son père passer l’aspirateur quand sa mère avait mal au dos! "C’est des choses qui se font, parce qu’il faut avoir un cœur." Cet exemple montre bien la répartition classique des tâches en vigueur, cependant l’homme se doit d’être sensible, à l’écoute.

J’observe que le culte met en valeur une masculinité pentecôtiste qui assume d’être plus proche des émotions sans courir le risque d’être classifié de "fillette"; pleurer ne mettra pas à mal la masculinité.

Aux Etats-Unis, il existe des mouvements évangéliques exclusivement masculins où les fidèles se retrouvent entre eux pour notamment discuter de ce que c’est d’être un homme, dans la droite ligne de Jésus. Ils réfléchissent sur ces questions de genre. De plus, la structure classique des Eglises, à Bruxelles et ailleurs, comprend différents groupes qui se réunissent: le lundi est ainsi réservé au groupe des femmes, le mardi aux hommes, un autre jour aux adolescents. Parce que les fidèles pensent que certains sujets, entre autres le genre, doivent être traités non pas en assemblée mais en sous-groupe.
 
AI: Le culte pentecôtiste semble insister beaucoup sur les formes peccamineuses des relations entre hommes et femmes. Derrière ce discours radical, des petits arrangements entre pécheurs sont-ils possibles?

Maïté Maskens: Effectivement, il existe plusieurs manières religieuses d’effacer ses péchés. Le pasteur donne une espèce de mode d’emploi à suivre (prières, jeûne) pour effacer le péché et redevenir pur. Dans le cadre des relations hommes/femmes, leur idéal est d’arriver au mariage vierge. Quand ce n’est pas le cas, la conversion permet d’effacer toutes les fautes antérieures et de remettre à zéro le compteur de pureté sexuelle. En passant dans l’eau, on renaît : une nouvelle vie s’offre au fidèle, une nouvelle chance. Tous les péchés sont oubliés et tout le monde se comportera comme si la personne était vraiment vierge.

Une fois qu’on appartient déjà à l’Eglise, le pécheur devra prier beaucoup pour son pardon. Mais s’il péche souvent, il s’attirera l’opprobre des autres fidèles et des pasteurs. J’ai connu des fidèles femmes sur lesquelles le projecteur est tout le temps allumé. Elles ne parviendront pas vraiment à s’enraciner dans l’Eglise, parce qu’elles commettent des "péchés" connus de tous. Une manière d’échapper à la forte pression du groupe peut être de changer d’assemblée. C’est l’exemple d’une fidèle équatorienne qui s’était mariée dans une Eglise principalement composée de migrants latino-américains. Parce que son mari était violent, elle a fini par divorcer. Or, l’Eglise n’accepte pas le divorce. Elle et son nouveau compagnon ont dû changer d’Eglise pour échapper à la pression. Ils trouvent ainsi des solutions par des pirouettes créatives.

La loi de l’Eglise est utilisée pour se différencier des autres, en tant que groupe à part entière avec une identité différente dans le sens qu’ils se considèrent " plus purs". Mais pour s’accommoder des normes, ils jouent avec la contradiction et un relatif laxisme. Par exemple, l’acool est normalement prohibé. Pourtant, lors de certains mariages, des femmes qui occupent un poste important dans l’Eglise boiront de la bière, tout en se donnant la peine de verser le contenu de la bouteille dans un verre et faire croire ainsi au soda. Mais il faut bien dire aussi qu’en matière de jeu autour de la norme, les religieux ne détiennent pas le monopole. Dans d’autres domaines qui ne sont pas religieux, nous jouons tous avec les normes sans nous penser pour autant moins citoyens. La logique est la même chez les fidèles: ils ne se pensent pas moins religieux en usant de certaines stratégies et "accomodements raisonnables"!
 
Propos recueillis par Nathalie Caprioli