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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
Vulnérabilité aux dérives sectaires
Anne-Sophie Lecomte Imprimer Réagir
L’étude des demandes et interpellations enregistrées par le Centre d’information et d’avis sur les organisations sectaires nuisibles (CIAOSN), si celles-ci ne permettent pas de conclure à la nocivité des groupes, laisse apparaître depuis les années 2004-2005 une nouvelle tendance dans le questionnement de la population. L’accroissement constant et significatif des appels concernant la pratique de ce que, faute de consensus sur le terme le plus adéquat, nous nommerons l’effervescence pentecôtiste au sein de la population migrante du Sud témoigne que cette forme d’expression religieuse interpelle le public.
Phénomène pluriel et complexe, la mouvance ici considérée englobe une multitude d’églises et de dénominations dirigées et majoritairement fréquentées par des ressortissants de pays du Sud. Ces églises, reliées au protestantisme par ce qu’il est convenu d’appeler une "filiation doctrinale évolutive", partagent les caractéristiques du mouvement évangélique que sont le bibliocentrisme, le crucicentrisme, la conversion et le militantisme. Elles insistent en outre sur l’efficience de l’agir divin ici et maintenant, sur la manifestation dans l’ordre quotidien des miracles et des charismes de l’église primitive en particulier la prophétie, la guérison et la glossolalie. Assez vaste, cette approche est un simple axiome de travail établi à des fins opératoires et non à des fins de qualification sociothéologique.

Qu’elles soient membres de ces églises, anciens membres, proches, services d’assistance psychosociale, autorités publiques, il va sans dire que les personnes s’adressant au CIAOSN sont majoritairement celles ayant un vécu négatif en rapport au groupe, celles qui pressentent un dysfonctionnement qu’elles assimilent à une dérive sectaire. Ce sont bien de ces motifs d’appel que traite cet article, laissant de côté la question pertinente de l’impact positif que peut avoir pour certains l’adhésion à de telles églises, du rôle qui peut être le leur en matière d’intégration citoyenne des immigrants par exemple, de réponse possible au déni de reconnaissance ou à la déprivation sociale...
 
La prospérité et ses infortunes

Une part significative des demandes qui nous sont adressées résultent de la mise en pratique par certains groupes d’une "théologie de la prospérité" vue comme voie d’accès au salut "ici et maintenant", et se focalisant sur le pouvoir miraculeux qui agirait sur l’individu aux plans de la santé et des biens matériels. Cette théologie est d’abord un système symbolique s’appuyant sur une foi évangélique mâtinée d’idées héritées des mouvements de "pensée positive" et d’une culture matérialiste concernant la confession positive, le pouvoir créateur de la parole, la santé et la prospérité matérielle; un pattern d’idée explicatif de l’ordre du monde pour lequel "Dieu donnera succès et prospérité à ceux qui respectent les lois spirituelles de l’univers". En tant que métaphysique, il n’appartient pas au Centre de se positionner sur sa légitimité ou son bien-fondé. Par contre, les dégâts collatéraux qu’elle peut engendrer, les difficultés qui peuvent résulter du conditionnement de l’accès à "la vie abondante", font l’objet d’une attention particulière.

Dieu veut le bien-être physique et matériel pour ses fidèles. Physique d’abord, la conservation ou le rétablissement de la santé par la prière est aujourd’hui un des terrains privilégiés de ces églises. Ceci passe par l’organisation d’un ensemble de pratiques et de représentations autour de la maladie et de son traitement, maladie prise ici dans un sens très large (chômage, problèmes d’argent, échecs professionnels, problèmes relationnels... toutes les infortunes de la vie, dont bien sûr, la maladie physique ou psychologique), et dont les résultats sont mis sur le compte de la puissance de l’Esprit Saint.

Aujourd’hui, ces églises dans leur majorité affichent un discours nuancé, officiellement non contradictoire avec les préceptes de la médecine. Elles affirment ne pas se substituer à celle-ci et ne pas encourager leurs fidèles à s’en détourner. Quelques unes cependant usent d’un logos musclé et enjoignent leurs fidèles à se détourner de techniques ou pans entiers de la médecine.

Quoi qu’il en soit, un certain nombre des croyances globalement véhiculées dans ces églises sur les origines et causes de la maladie et sur les conduites thérapeutiques, parce qu’elles peuvent déterminer l’attitude qui va être prise par les fidèles, sont susceptibles d’entraîner des pratiques contraires au principe selon lequel un individu devrait ne pas s’interdire de suivre le traitement ayant le plus démontré son efficacité pour contrer la maladie.

On peut enfin s’interroger sur l’effet que peut avoir la représentation de la médecine véhiculée dans la masse de témoignages de guérison qui ponctuent les rassemblements et inondent les publications de certains groupes. Dans ces témoignages, qui suivent un schéma narratif stéréotypé, les personnes font abondamment état, en terme de déconvenue, de leur recours à la médecine. Elles y insistent sur la souffrance conséquente à la pris en charge, l’inefficacité du traitement suivi, son coût financier,…

Pour ces raisons, et même si ces églises se défendent de détourner les fidèles d’une médecine éprouvée scientifiquement, la crainte reste de voir attisée chez le fidèle une attitude méfiante ou peu coopérative avec le corps médical, voire un rejet.

Cette crainte, qui peut paraître toute théorique sinon controuvée, se voit confirmée par nombre de témoignages reçus par le CIAOSN de personnes ayant décidé de mettre un terme à un traitement en cours (chimiothérapies, traitements psychiatriques…) suivant les conseils de leur église.
 
Un contrat avec Dieu?

Sur le plan des finances, ces églises de la prospérité affirment que Dieu comblera celui qui lui ouvre son cœur de fantasmatiques satisfactions matérielles (voiture, maison,…). Néanmoins, ce "miracle" ne saurait venir seul: il faut en effet que le fidèle amène la preuve de sa confiance en Dieu en exécutant préalablement sa part du contrat, à savoir verser la dîme à l’église et faire à celle-ci de façon régulière des dons quelles que soient les ressources dont il dispose. Partant du principe que le don appelle la dette et le contre don, ces dons du fidèle instaureraient un rapport contractuel entre lui et Dieu. Dans cette logique, plus le fidèle donne d’argent, plus il est grand aux yeux de Dieu, plus il renforce l’obligation de celui-ci en retour. A contrario, celui qui ne donne pas vole Dieu et ne saurait participer au "royaume de Dieu".

Cette façon d’envisager les choses, qui permet une validation du train de vie parfois somptueux de certains responsables d’église, n’a pas manqué de générer contrariétés et regrets après des années de dons sans retour. Elle a engendré des situations de sur-précarisation quand certains fidèles, disposant de peu de moyens mais convaincus du caractère obligatoire du don abondant, ont préféré honorer celui-ci au détriment de l’économie familiale.
 
Recours à la diabolisation

Plus que tout autre motif de préoccupation, c’est celui que d’aucuns ont nommé une possible "dérive de la communauté insulaire" qui très souvent pousse le public à prendre contact avec le CIAOSN. Pour comprendre ce que cette notion recouvre, il est nécessaire de considérer l’attention toute particulière accordée par certaines de ces églises à la notion de sanctification du croyant.

Cette dernière est envisagée comme un processus nécessaire de purification menant à l’état de saint. Cet ordonnancement des choses, qui trouve une multitude de champs d’application sous forme de règles, de prescriptions, qui sont autant de signes permettant d’exprimer la sainteté, passe par la mise en exergue de la figure de Satan, un dispositif symbolique qui désigne l’ensemble des problèmes sociétaux, et du combat entre le Bien et le Mal.

Pour ces églises, pénétrées d’un climat d’urgence millénariste et d’un discours de diabolisation, notre époque serait la scène d’un combat spirituel opposant Dieu à Satan. Chacun devrait être acteur dans ce combat, prendre position; le camp choisi déterminant le niveau de bien-être et de succès personnel, conditionnant l’accès à la vie éternelle aussi.

Certaines conduites de vie poseraient le risque, pour reprendre le vocabulaire utilisé par certaines églises "d’ouvrir les portes aux attaques de Satan". Pour y obvier, une quantité de règles et d’interdits sont édictés. Y adhérer est un rappel de la sainteté; rappel d’autant plus puissant que ces règles s’inscrivent dans les aspects les plus élémentaires et les plus constants de la vie pratique(conduites alimentaires, vestimentaires, sexuelles, thérapeutiques, liées à la consommation de produits culturels ou de loisir…).

De par le nombre de témoignages que le CIAOSN reçoit, cette idéologie qui présente le risque d’entraîner une vision morale binaire de la société débouche trop souvent sur une revendication au séparatisme et sur le rejet, l’affichage de marques de distance, voire d’hostilité envers des personnes évoluant avec un autre système de valeurs, personnes considérées par ces églises comme incapables de se libérer des "forces du mal" et inaptes à faire partie du "peuple des élus", voire "habitées par Satan" et infréquentables en dehors d’un cadre prosélyte.

C’est bien un processus de mise en altérité, de rejet d’un monde commun, qui est mis en œuvre par ces églises. L’Autre – l’entourage humain et plus globalement l’environnement culturel qui était celui d’avant la conversion - est reconstruit par recours à la diabolisation et est exclu de la communauté de valeurs que constitue l’église. Celle-ci devient le niveau ultime auquel le fidèle peut s’identifier et la socialisation s’opérer.