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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
Dieu vous le rendra au centuple… ?
Jean Musway Mupeka Imprimer Réagir
L’engagement dans les Eglises pentecôtistes et l’hyper religiosité ont-ils un lien avec la pauvreté des ménages des immigrés originaires de l’Afrique subsaharienne en Belgique? Décryptage des mécanismes de dons, de semences, de dîmes ou de miracles.
"Ce n’était pas mes enfants, mais des vampires qui voulaient boire mon sang. Je les ai vaincus… Ce n’était pas mes enfants, mais des vampires d’un autre monde. J’ai vu le messie et c’est lui qui me l’a dit… Mes fils vivent encore, et je peux leur parler. Ils font désormais partie d’un autre monde …": tels sont, d’après la presse, les propos tenus aux enquêteurs médusés par une mère hystérique coupable du double infanticide le vendredi 26 août à Alost. Des tels propos ont la particularité d’être en adéquation avec les discours que tiennent la plupart des Eglises de réveil qui développent et promeuvent une vision manichéenne du monde opposant le principe du bien (qui suppose dieu, le salut, la vie éternelle, le paradis, le triomphe du puissant, la santé, la richesse…) à celui du mal (qui suppose le diable, satan, le démon, les esprits maléfiques, les vampires, la sorcellerie, la perdition, l’enfer, les ténèbres, l’échec du faible qui sera vaincu, la maladie, la pauvreté). Au sein de ces Eglises, a "encore" cours la croyance en l’existence des démons, des vampires, de la sorcellerie, d’un "deuxième monde invisible", … ou encore la croyance en une théologie de la prospérité, et ce à force des dîmes, semences, dons, legs ou encore des miracles.

Ces Eglises, qui poussent comme des champignons à Bruxelles, ont la particularité d’être fréquentées assidûment et majoritairement par des "fidèles" issus de la diaspora subsaharienne et sud-américaine. La mère infanticide serait une adepte de ces Eglises à Alost. Ce fait récent n’est que l’un des nombreux faits "divers" qui alimentent l’actualité des Eglises de réveil implantées en Belgique. Notre propos, loin de les criminaliser, est simplement de tenter d’analyser sommairement l’engagement des migrants subsahariens dans ces églises avec un accent particulier sur le lien avec la pauvreté. Pour y parvenir, il s’avère important de décrypter et d’examiner la relation entre l’hyper religiosité et la pauvreté des ménages immigrés vivant en Belgique, en traitant notamment des questions du genre : quels sont les facteurs associés à l’adhésion des ménages immigrés d’origine subsaharienne aux églises pentecôtistesde Bruxelles ? Qu’en est-il de déterminants de l’intensité de la participation aux activités de ces églises par ces ménages? Quel est le profil de la pauvreté de ménages immigrés originaires de l’Afrique subsaharienne vivant en Belgique ? Quels sont les privations majeures dont souffrent ces ménages? Quels sont les facteurs de risque associés ou mieux quels sont les déterminants de la pauvreté de ces ménages? Quel est l’impact de l’engagement religieux pentecôtiste sur le niveau de pauvreté de ménages membres? Quels rapports à la pauvreté se posent pour la diaspora dans l’engouement vers ces mouvements religieux?
 
Reproduction et réponse à la recherche identitaire

Ces Eglises, qui se développent et se diversifient à Bruxelles au rythme des vagues migratoires, peuvent être lues comme reproduction du mode de croire en cours au pays d’origine. Alors que jadis c’est l’Occident qui a été missionnaire et a envoyé des personnes évangéliser des populations qualifiées de "païennes", celui-ci, du fait particulièrement de l’héritage des modernes et des Lumières, a entrepris une déconstruction de la religion qui a débouché sur le désenchantement du monde, la sécularisation de la culture et/ou encore la laïcisation de la société. Pour la plupart des migrants fréquentant ces Eglises, l’Occident est devenu "mécréant" et doit être "évangéliser/réévangéliser". Les nouveaux missionnaires à l’œuvre au sein de ces Eglises viennent ainsi occuper des places laissées vacantes, au point d’amorcer ainsi ce qu’il convient de qualifier de mouvement de reconstruction de la religion, mouvement révélateur, par certains de ses aspects, d’une crise de la modernité qui, dans sa version laïque, semble confrontée aux limites de la raison et de la rationalisation.

Comme reproduction, ces Eglises permettent aux migrants de prier comme au pays, de renouer le lien avec un milieu d’origine qui est lointain et leur manque. Face à la froideur et à l’individualisme de la société d’accueil, elles constituent autant de réponses à l’envie existentielle des migrants d’être ensemble, de se retrouver entre personnes partageant un certain nombre de choses. Outre différents rôles qu’elles jouent sur le plan social en terme de sécurité existentielle notamment, ces Eglises ne sont pas à l’abri de certains abus. Les marchands de miracles y ont découvert un terrain pour organiser un marché du symbolique et pour constituer un fonds de commerce par divers astuces. Le lien avec la pauvreté y est interpellant.

Lien avec la pauvreté

Tout en étant un phénomène vieux comme le monde, la pauvreté [1] peut notamment être lue comme objective (à l’exemple de la pauvreté monétaire, du lien avec la production des biens/services, et le revenu), conviviale (quand l’individu, se basant sur des considérations morales ou religieuses, se contente du strict nécessaire et partage avec la communauté), ou encore volontaire (à l’exemple du choix d’un mode de vie basé sur la simplicité, comme celui de Jésus). Certaines Eglises de réveil ont réussi à mettre sur pied des stratégies non seulement pour les rassurer et soulager de l’isolement ambiant, mais aussi pour soutirer le plus de sous de la part des personnes déjà fragilisées. Et ce à travers certains mécanismes (dîmes, legs, donations, indulgences notamment) et enseignements ("élu de dieu", "heureux les pauvres … car le royaume de dieu est à eux", "la semence ou la loi du centuple: donne à dieu qui te le rendra au centuple" …). Mais l’instrumentalisation de la pauvreté par la religion à l’œuvre au sein de ces Eglises est loin d’être une nouveautéou une marque déposée de celles-ci, surtout quand l’histoire montre que tout en plaçant la pauvreté au cœur de son évangile, l’Eglise catholique a paradoxalement réussi à se constituer une puissance financière colossale [2].

Au sujet des rapports parfois curieux qu’entretiennent ces Eglises avec l’argent des fidèles, rappelons que, si l’étude menée par Max Weber sur les relations entre le protestantisme et l’esprit entrepreneurial a montré la corrélation entre facteur spirituel et richesse, et si son analyse du protestantisme calviniste de la renaissance situe le statut d’"élu de dieu", compris comme réussite professionnelle du fidèle, dans le travail et les sacrifices à consentir par l’être humain dans la production de la richesse, la situation est loin d’être la même dans les Eglises de réveil et dans le chef des fidèles migrants dont la majorité est sans emploi et émarge au CPAS. L’enquête réalisée [3] auprès des fidèles des Eglises de réveil à Kinshasa a montré que 89,7 % interprètent à la lettre l’affirmation biblique "heureux les pauvres … car le royaume des cieux est à eux", 58,9 % sont convaincus du "ciel ou paradis comme cadre de réalisation du bonheurde l’homme", 75,4 % à se percevoir comme "élus de dieu", 82,9 % à se déclarer "ne pas appartenir au monde", 48,9 % à interpréter "la pauvreté comme punition divine et la prière comme voie de sortie", 76,5 % à croire "au miracle comme solution aux problèmes" et 74 % à assigner à la femme "un rôle social de reproduction en vue d’assurer une progéniture" conformément à la tradition et à la bible. Ils sont pourtant 68 % à reconnaître l’existence d’une finalité financière au profit de certains "pasteurs" qui utilisent l’église comme fonds de commerce. Et 77 % à douter de la transparence dans la gestion des ressources matérielles issues des collectes, dons, offrandes ou dîmes.

A Kinshasa comme à Bruxelles, la recherche de plus de profit et l’optimisation des ressources financières des églises ou mieux des pasteurs nécessitent la construction de certains discours dont la sémantique invite à plus donner. Des slogans relatifs à la notion de semence tel "donne à dieu et il te le rendra au centuple" sont en vogue au sein de ces églises. Les fidèles sont ainsi invités à "semer" de l’argent ou tout objet de valeur (montres, bijoux, diamant, or, voiture, maison …) avec la promesse de récolter en retour un bénéfice physique ou métaphysique (travail, mariage, visa, titre de séjour, guérison, progéniture, prospérité, miracle, paradis …). Promesses qui ne se réalisent pas, bien sûr.
 
Lieu de prédation

Contrairement à une immigration par le travail comme dans le cas des Italiens en 1946, des Espagnols en 1956 ou encore des Marocains et des Turcs en 1964, l’immigration subsaharienne en Belgique est le fait de la circulation (puis de l’installation) des étudiants, des diplomates et, dans une certaine mesure, des commerçants. Nonobstant la surreprésentation des diplômés du supérieur chez les Subsahariens immigrés en Belgique, ils peinent pourtant à participer à l’activité économique et connaissent un taux de chômage élevé. Particulièrement en cette période où les études montrent que la plupart des personnes ayant un travail vivent pourtant dans des conditions de pauvreté, ne pouvant s’en sortir qu’en mettant ensemble les revenus du couple, la typologie des ménages des migrants subsahariens indique une diminution des couples et une augmentation des ménages monoparentaux. Tous ces indices montrent objectivement que la majorité des migrants subsahariens sont dans une situation de fragilisation socio économique. En dépit d’une théologie de la prospérité avec sa cohorte de mécanismes en tous genres ces Eglises semblent faire plus office de lieu de prédation que de sécurité pour les fidèles.
 
Jean Musway Mupeka est coordinateur de projets CAL Charleroi
 
Notes
[1] Lire à ce sujet Majid Rahnema, La problématique de la pauvreté dans l’esprit de l’après-développement, in F. Nahavandi (éd.), Repenser le développement et la coopération internationale, Paris, Karthala, 2003, pp. 37-47.
[2] Lire l’analyse de Philippe Simonnot, Les papes, l’église et l’argent. Histoire économique du christianisme des origines à nos jours, Paris, Bayard, 2005, 810 p.
[3] Dans le cadre de la préparation d’une thèse intitulée "Du rapport entre le phénomène religieux, la pauvreté et la coopération au développement: une étude du mouvement pentecôtiste à Kinshasa".