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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
[Actualité] De la loi du silence à la Loi sur la mémoire historique
Nathalie Caprioli & Pedro San José Imprimer Réagir
L'Espagne a un problème avec sa mémoire collective. Le travail de mémoire historique sur la guerre civile (1936-1939) et la dictature franquiste (jusqu’à la mort de Franco en 1975) est une matière politiquement sensible aujourd’hui encore. Des familles de victimes et des militants contribuent à faire avancer le débat, en Espagne mais aussi en Belgique, avec notamment Emilia Labajos Perez, arrivée en Belgique en 1939 à l'âge de huit ans, et qui fonda l'asbl Los Niños de la Guerra, ou encore José Luis Peñafuerte, réalisateur des "Chemins de la mémoire", un film qui souligne l’importance de la mémoire historique pour éviter de répéter les erreurs du passé.
Sous les dictatures, l’information n’existe pas. Seule règne la propagande qui invente la réalité présente ou passée pour justifier le régime. Lorsque ces dictatures sont renversées, la propagande et la manipulation de l’histoire les suivent dans leur chute. Les dictateurs qui ne se sont pas enfuis sont condamnés, ainsi qu’un bon nombre de leurs collaborateurs. Et souvent, dans l’élan, un processus de déconstruction des manipulations se met en place. Mais pas toujours.

En Espagne, la dictature du général Franco a été remplacée par un régime démocratique en 1977. Ce n’était pas une révolution, mais plutôt une évolution négociée avec les forces d’opposition. Un élément fondamental de cette négociation fut : "Oublions le passé". Pas de poursuite contre les anciens opposants au régime de Franco et, en échange, pas de jugement contre les responsables de la dictature; aucun de ceux qui ont collaboré n’a perdu son emploi dans la fonction publique, alors que les membres de l’armée, de la police, de la garde civile, du pouvoir judiciaire avaient été recrutés en tenant largement compte de leur adhésion au franquisme. Or, pour les forces démocratiques, il était plus important de consolider la démocratie que de condamner les collaborateurs.
Même quand, en 1981, un coup militaire a tenté de renverser le régime démocratique, les putschistes ont été jugés sans sévérité.
 
Mémoire collective des vainqueurs

Résultat de cette transition douce : la majorité des Espagnols n’ont pas grande connaissance de la guerre civile de 1936-1939 qui éclata suite au coup d’Etat militaire des généraux de droite contre le gouvernement démocratiquement élu. Guerre civile atroce qui fit près de 500 000 morts et de 500 000 exilés. Ces citoyens connaissent moins encore la répression d’après-guerre, responsable, selon des registres officiels incomplets, de 400 000 emprisonnements, 60 000 exécutions, 350 000 dénonciations, 100 000 condamnations aux travaux forcés. Avec 3 millions de personnes fichées.

Il est évident que la démocratie a permis de réexaminer l’Histoire, de diffuser des livres, des articles, des films et d’organiser des débats publics. Mais ces débats ont été très limités dans les lieux et services publics, comme la télévision et l’école. Les partis de droite ont décidément rejeté toute participation de l’Etat à la promotion de la recherche historique, moins encore à sa diffusion. Et l’inertie et le poids de quarante ans de propagande ont bien conditionné la mémoire collective, où la version des vainqueurs domine quand la loi du silence s’impose. L’expérience de José Luis Peñafuerte, réalisateur belgo espagnol des "Chemins de la mémoire"1 est révélatrice de ce conditionnement. En effet, il y a deux ans, il avait prévu de tourner une partie de son documentaire dans une école publique de Madrid. Son scénario : faire témoigner des victimes devant une classe d’adolescents pour ouvrir ensuite la discussion. Il a failli devoir renoncer à ces séquences… "Lorsque j’étais étudiant à Bruxelles dans les années 1980, nous avons reçu des anciens déportés. Nous avons aussi visité le camp de concentration de Breendonk.

En Espagne, ce genre d’initiatives ne fait pas partie de la culture. Ni la transmission de la mémoire ni son éducation n’existent dans les écoles. Pour tourner le film, nous avons cherché dans tout Madrid une école qui accepte de nous accueillir. Je voulais une école publique, métissée, dans un quartier de classe moyenne. Bref : une école qui représente l’Espagne d’aujourd’hui. Ce fut très compliqué.

Il a d’abord fallu convaincre le directeur, puis les enseignants et enfin les parents. L’accord bloquait toujours à l’un des trois niveaux tant le sujet rend mal à l’aise. J’ai finalement eu la chance de découvrir une directrice, fille d’exilés en France, qui avait organisé dans son école une exposition sur les femmes républicaines pendant la guerre civile. Elle nous a accueillis en mesurant l’importance d’une pédagogie de la mémoire pour ses étudiants."
 
La Loi sur la mémoire historique

En 2007, après plus de deux ans de débats politiques, le gouvernement de Zapatero (socialiste), dont le grand-père a été fusillé par les Franquistes, a proposé la Ley de la Memoria historica (Loi sur la mémoire historique), et réussi à la faire adopter par 184 voix pour, 137 contre, et 3 abstentions.

Cette loi vise à compléter les compensations gouvernementales pour les victimes de la guerre civile.Son préambule entend contribuer à la réconciliation. Mais la droite a voté contre la loi après l’avoir critiquée avec véhémence, argumentant qu’elle alimenterait un "revanchisme" portant sur une époque de surcroît révolue. La loi prévoit un large éventail d’objectifs dont deux d’entre eux sont les plus frappants. En premier lieu : la localisation, l’identification et la récupération des ossements des hommes et femmes fusillés après un jugement sommaire ou même sans jugement à l’époque de l’après-guerre civile. En deuxième lieu : l’annulation de jugements de cette époque condamnant, souvent, à la peine capitale.

Ce deuxième objectif n’a pas vraiment été atteint malgré le fait que la Loi sur la mémoire déclare explicitement que les tribunaux et jurys constitués pour imposer des sanctions pour des raisons politiques, idéologiques ou religieuses lors de la guerre civile étaient illégitimes. En effet, lorsque les familles de victimes ont demandé l’annulation explicite des sanctions et condamnations à mort, les tribunaux, composés majoritairement par des juges conservateurs, ont rejeté leurs demandes sous des prétextes assez formalistes.
 
La rancune de la droite

Pire encore, lorsque le juge d’instruction Baltasar Garzón (notoire pour ses réussites dans la lutte contre l’ETA, contre le trafic de drogues, contre la corruption dans les partis de droite comme de gauche, et connu sur le plan international pour avoir demandé l’extradition du Général Pinochet) a voulu défendre la cause des victimes devant les tribunaux et a ouvert une enquête en 2008 sur les disparitions survenues dès 1936, il s’est créé tellement d’ennemis au sein du pouvoir judiciaire qu’il a été expulsé de son poste dans l’attente de son jugement définitif. Car, en enquêtant, le juge a enfreint la loi d’amnestie votée en 1977, en pleine transition démocratique. Deux organisations d’extrême-droite ont donc porté plainte; Garzón risque jusqu’à vingt ans d’interdiction d’exercer sa fonction de magistrat instructeur.

Par contre, l’objectif de la localisation, de l’identification et de la récupération des corps des victimes a provoqué un impact considérable. Parce que la découverte de plus de mille charniers à travers toute l’Espagne a mis en évidence la nature sauvage de la répression d’après-guerre. José Luis Peñafuerte le montre dans son film : des familles de victimes ont recherché, réclamé et retrouvé leurs morts. Avec une énergie compréhensible mais inattendue. De même qu’on ne s’attendait pas non plus à de nouvelles provocations de l’extrême droite se moquant des victimes et de leur famille.

Ainsi l’illustre l’acte abject d’Antonio Cerro, maire (PP, Parti populaire) de Poyales del Hoyo, un village de la province d’Ávila qui, cet été, a exhumé les restes de victimes de 1936, qui reposaient dans la paix d’une sépulture digne que leurs familles avaient enfin pu leur donner, pour les reverser dans la fosse commune du même cimetière2.

Emilia Labajos Perez n’aura pas eu à lire cette nouvelle humiliation dans El Pais. Elle est décédée à Namur peu avant, à l’âge de 80 ans. Elle laisse derrière elle un travail de recherche inestimable sur la mémoire des enfants de la guerre qui, comme elle et ses deux sœurs3, ont fui la guerre civile et ont été accueillis dans des familles, qui en France, qui en Belgique, en Russie et ailleurs. En fondant l’asbl Los niños de la guerra en 1994, Emilia est devenue le centre où convergeaient les demandes d’Espagnols en exil en Belgique, à la recherche d’un membre de leur famille.

Ainsi, se souvient sa fille Isabelle, l’historienne autodidacte accueillit chez elle de «vrais» historiens, professeurs à l’Université de Madrid, passant des jours à scanner ses fiches et à discuter sur ses références, en partageant les repas. Emilia faisait régulièrement des aller-retour entre la Belgique et l’Espagne pour continuer à réunir les familles séparées et à révéler cette mémoire occultée. Aujourd’hui, les efforts renouvelés par les familles des victimes sont la meilleure reconnaissance que l’on puisse donner, à titre posthume, au travail d’Emilia Labajos Perez.
 
Nathalie Caprioli & Pedro San José

Note
[1] Lire aussi le Bon tuyau "Enseigner la mémoire", qui présente le dossier pédagogique accompagnant le film.
[2] Hay un rencor en la derecha, El Pais, 21/08/2011.
[3] Elles ont eu la chance d’arriver en Belgique avec leur mère, ce qui n’était pas le cas de la plupart des autres niños de la guerra.