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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
[+] Historienne autodidacte sur les traces de los niños de la guerra
Entretien avec Isabelle Marchal Imprimer Réagir
 
SUPPLÉMENT ACTUALITE
 
Emilia Labajos Perez s’est éteinte l’été passé à l’âge de 80 ans. Enfant de la guerre d’Espagne, elle n’avait que 8 ans quand elle dû s’exiler en Belgique en 1939, avec ses deux sœurs et sa mère. C’est à 60 ans qu’Emilia, par delà son vécu personnel, se lança dans une vaste recherche historique sur les enfants de la guerre d’Espagne. Avec sa fille Isabelle Marchal, nous rendons hommage à son travail précieux pour la mémoire collective. Isabelle, partie prenante dès le début dans ces recherches et qui, comme sa mère, avait ses entrées au ministère des Affaires étrangères, nous raconte quelques fragments de vie d’une militante active, historienne autodidacte.
 
AI: Comment votre mère vous a-t-elle transmis son histoire d’enfant de Républicains espagnols exilée pendant la guerre d’Espagne?
 
Isabelle Marchal: J’ai toujours vécu avec cette histoire. Je l’ai toujours connue. Je savais très bien que ma mère était née en Espagne, qu’elle était venue en Belgique à l’âge de 8 ans, que son père avait été tué à la guerre. Ce n’était pas un sujet tabou, mais au contraire très familier.
 
Ma mère est arrivée en 1939, à la fin de la guerre civile, quand seules Barcelone et Valence résistaient plus ou moins. Les Républicains avaient compris que c’était fichu... A ce moment, eut lieu un exode massif. Ma mère et ses deux sœurs vivaient dans une colonie, aux alentours de Barcelone, colonie mise sur pied par le gouvernement républicain pour accueillir les enfants des soldats volontaires. Après son travail, ma grand-mère revenait tous les soirs dans cette colonie. Lorsqu’elle apprit en journée que les enfants étaient évacués en camion, elle a quitté son travail pour les rejoindre. Et là, c’est très curieux parce que les souvenirs diffèrent entre ma mère qui avait 8 ans et sa sœur aînée qui en avait 11. Ma mère affirme que ma grand-mère est arrivée avant qu’elles n’embarquent dans le camion; ma tante pense qu’elles sont parties dans le camion sans leur mère, qui les aurait retrouvées après.
 
AI: Et quelle est la version de leur mère?
 
Isabelle Marchal: Elle n’en a jamais parlé. De temps en temps, elle livrait quelques détails, mais c’était impossible d’avoir une conversation de deux heures sur ce sujet car elle voulait passer à autre chose.
 
Quant aux souvenirs divergeants de ma tante et de ma mère, j’ignore lequel est avéré. Mais ça prouve que le ressenti des enfants n’a pas été le même: soit l’une a dramatisé, soit l’autre a idéalisé. Toujours est-il que les trois sœurs, puisqu’il y en avait une au milieu, et leur mère, après avoir traversé la moitié des Pyrénées, sont arrivées en Belgique en train. Les trois sœurs étaient les seules à être accompagnées de leur mère, un privilège énorme par rapport aux autres enfants. Elles ont été hébergées ensemble quelques semaines dans un home de vacances des mutualités socialistes à Oostdunkerque.
 
Ensuite, les trois gamines ont été placées chacune dans une famille d’accueil volontaire (ma mère et une sœur à Limal; et l’aînée à Waterloo). Elles ont échangé leurs adresses et numéros de téléphone pour que le contact ne soit pas perdu, y compris avec ma grand-mère qui a trouvé du travail comme cuisinière dans un consulat à Bruxelles.
 
AI: Votre mère a commencé à entreprendre des recherches à la fois sur son histoire et sur celle de l’Espagne quand elle avait 60 ans. Quel a été le déclic?
 
Isabelle Marchal: Depuis les années 1970, ma mère a été une militante active. A partir du moment où "la petite" (c’est-à-dire moi) a commencé à savoir se faire une omelette, ma mère s’est donnée plus de liberté. Elle a commencé à avoir des activités à l’extérieur et à suivre des cours à l’Institut de Science et de Culture Ouvrière. Son mémoire portait sur les immigrés face à la sécurité sociale, et visait à démonter les lieux communs et les clichés sur "ces immigrés qui profitent des allocations familiales". Parallèlement, elle s’est engagée dans les causes féministes, entre 45 et presque 60 ans.
 
Le lien avec l’exil est venu plus tard, avec peut-être le retour à la démocratie en Espagne, et le fait que la parole se soit un peu libérée. C’est bien sûr un regard que je porte a posteriori. Maintenant que vous me posez la question: pourquoi effectivement, avant, mes parents parlaient de cette histoire mais sans plus, et puis, à un moment donné, y a-t-il eu un déclic qui a enclenché un véritable travail de recherche historique et de retour sur sa propre histoire? Je crois que tout simplement il a fallu du temps au temps. Ce n’est pas parce que Franco est mort en 1975 que la démocratie s’est installée du jour au lendemain. Un processus s’est donc mis en place petit à petit dans l’esprit de ma mère. Puis un jour, nous avons participé à une rencontre à Liège avec des enfants de la guerre d’Espagne. Emilia a décidé alors de répéter cette rencontre, mais à l’échelle de toute la Belgique. A l’époque, elle avait déjà 60 ans. Elle a ainsi organisé les retrouvailles de centaines de personnes à Boisfort.
 
Cette rencontre avec les Liégeois a été décisive car elle lui a donné l’idée d’entreprendre des recherches. Elle avait du temps libre. Elle s’est rendue au Centre de Recherches et d’Etudes historiques de la Seconde Guerre mondiale. Une dame y avait fait don de toutes ses fiches organisées par le Secours rouge international à l’arrivée des enfants exilés: avec leurs photos, le nom du père et de la mère, le nom de la famille d’accueil, etc.
 
De façon totalement empirique, ma mère a réalisé un travail d’historienne, en essayant de récolter des traces, de remettre en contact des familles perdues de vue. Elle a fondé en 1994 l’asbl Los Niños de la guerra, devenant progressivement le point où convergeaient toutes les demandes de ceux qui voulaient retrouver soit une famille d’accueil, soit un frère, une sœur, des parents. Ma mère, historienne autodidacte, a accueilli à la maison de "vrais" historiens, professeurs à l'Université de Madrid, passant des jours à scanner ses fiches et à discuter sur ses références, en partageant les repas. Elle faisait régulièrement des aller retours entre la Belgique et l’Espagne pour continuer à réunir les familles séparées et à révéler cette mémoire occultée.
 
Toutes les demandes n’ont pas toujours trouvé réponse. C’est le cas d’une fille accueillie par une famille verviétoise. On n’a pas su l’inscrire sous sa véritable identité vu qu’elle n’avait que deux ans et demi et n’était accompagnée ni d’un grand frère ni d’une grande sœur. Elle a été inscrite sous le nom de sa famille d’accueil qui a fini par l’adopter et lui a donné un prénom francophone, Chantal. Chantal n’a jamais su qui elle était. Ma mère a creusé des pistes et était le point de ralliement des informations. Quand ses parents adoptifs sont morts, Chantal a trouvé une petite boîte à chaussures avec une seule boucle d’oreille, et un bout de papier où il était écrit"Esperanza". Etait-ce son vrai prénom? Ou celui de sa mère? Elle ne le saura jamais car ses parents adoptifs n’ont jamais voulu lui parler de son passé. Ma mère, mes tantes et moi avons eu la chance de pouvoir évoquer le passé entre nous. Le fil de notre histoire familiale ne s’est pas cassé net.
 
Dans le débat public sur la mémoire des pages sombres de l’histoire de l’Espagne franquiste, un tournant important a eu lieu avec la loi de 2007 sur la mémoire historique qui a permis les fouilles dans les charniers des victimes de la guerre civile et de la répression pendant la dictature. On les appelle pudiquement les fosses communes. En français, le mot charnier semble réservé aux conflits où tout le monde est d’accord sur qui est le "méchant". Par exemple, en ex Yougoslavie, on parle toujours de charniers. Par contre, en Espagne on parle de fosses… La loi a aussi permis aux enfants exilés et à leurs enfants et petits-enfants de faire des démarches pour récupérer leur nationalité. J’ai ainsi la double nationalité. Je vais pouvoir voter aux élections présidentielles du 20 novembre, le jour de la mort de Franco…
 
AI: Pourquoi est-ce important pour vous d’avoir récupéré la nationalité espagnole ?
 
Isabelle Marchal: Je la voulais pour mon grand-père. Mon grand-père a été tué à la guerre d’Espagne en mars 1937. Donc relativement tôt puisque la guerre a commencé en juillet 1936. Il a donné sa vie pour un idéal, une Espagne républicaine très progressiste où le droit de vote était reconnu pour les hommes et les femmes, alors que les femmes en Belgique ont dû attendre jusqu’en 1948 avant de voter.
 
AI: Qu’est devenue l’association fondée par votre mère?
 
Isabelle Marchal: Los niños de la guerra a été dissoute. Il en reste juste une association de fait. Les gens n’ont absolument plus l’énergie pour continuer le travail, pour témoigner dans les écoles. Ils ont plus de 80 ans maintenant!
Les gens de ma génération connaissent chacun au moins un morceau de leur histoire. Mais nous n’avons pas cherché à nous réunir. Parfois, nous tombons par hasard sur quelqu’un qui a le même morceau d’histoire et nous en parlons avec intérêt. Par contre, en Espagne, les enfants de mon âge qui ont maintenant entre 45 et 50 ans sont généralement dans la recherche et la récupération de la mémoire historique. Certains veulent ouvrir des charniers pour retrouver leurs parents. Ils sont beaucoup plus actifs que leurs parents qui ont dû la boucler pendant 40 ans et qui, après, n'avaient plus envie d’en parler.
 
Propos recueillis par N. C.