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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
[+] Petit-fils d’exilés
Entretien José-Luis Peñafuerte Imprimer Réagir
 
SUPPLÉMENT ACTUALITE
 
Réalisateur des "Chemins de la mémoire", José Luis Peñafuerte n’a pas voulu ce film "comme un réquisitoire ni une reconstitution des faits, mais comme une restitution de la Mémoire d’un peuple qui se débat entre le besoin de savoir et la faculté de nier" les pages sombres de la guerre civile et de la dictature franquiste jusqu’en 1975.
AI: Belgo espagnol, petits-fils d’exilés vivant à Bruxelles, vous êtes loin d’avoir oublié vos racines…
 
José-Luis Peñafuerte: Je suis né à Bruxelles en 1973, dans le quartier de Saint-Gilles là où vivait la communauté espagnole - ce qui m’a permis, sans m’en rendre compte, d’absorber diverses Espagne. Déjà, ma famille est issue de deux Espagne différentes. Ma mère est des Asturies (nord), mon père d’Andalousie (sud). Ils vivaient à Bruxelles à l’image de cette "Espagne de l’extérieur", c'est-à-dire une Espagne multiple où les Basques côtoyaient les Catalans, les Catalans les Madrilènes, etc. Avec un principal intérêt commun: la démocratie et la liberté, pour dénoncer de l’extérieur les trente ans de la dictature franquiste.

Je suis donc le produit de cette histoire. C’est ce qui m’a poussé, en sortant de mes études de cinéma à l’IAD à Louvain-la-Neuve, à entreprendre un voyage dans ce que je connaissais: dans l’Espagne de l’extérieur, l’exil et ses conséquences, c’est-à-dire l’idée de retourner, de revenir, de repartir. En 1997, en rencontrant un des derniers brigadistes internationaux qui vivait à Saint-Gilles, j’ai aussi fait la connaissance d’Emila Labajos Perez, lors d’une exposition sur l’exode des enfants de la guerre d’Espagne. La communauté internationale a accueilli près de 40 000 enfants entre 1936 et 1939, dont près de 5 000 en Belgique. C’étaient les enfants des Républicains, dont le gouvernement élu démocratiquement subissait le coup d’Etat de l’armée franquiste.

J’ai décidé de faire ce voyage dans la mémoire des enfants de la guerre d’Espagne, oubliés de l’histoire belge bien sûr, mais aussi entièrement oubliés de l’histoire espagnole. J’ai suivi les traces de ces enfants, avec la Belgique comme point de départ, plus précisément la maison d’Emilia Labajos Perez, laquelle m’a permis de pousser la porte de cette histoire et m’a emmené à la rencontre d’autres enfants de la guerre vivant toujours en Russie ou au Mexique.

Par le biais de leur histoire, j’explore aussi mon positionnement en tant que petit-fils d’exilés, né à Bruxelles, ayant vécu mon adolescence en Espagne. En effet, comme beaucoup d’Espagnols, mes parents ont essayé de retourner en Espagne, dans les années 1980, une fois la démocratie installée. Et comme beaucoup d’Espagnols exilés, ce retour s’est réalisé à moitié. Beaucoup reviendront vers cette terre d’exil qui leur avait tant donné, surtout au niveau de l’emploi. J’ai donc fait ces allers et retours.
 
AI: Vous ne vous contentez pas d’ouvrir le dossier de la mémoire historique collective, mais vous vous souciez aussi de transmettre une éducation à l’encontre de la loi du silence.
 
José-Luis Peñafuerte : Lorsque j’étais étudiant à Bruxelles dans les années 1980, nous avons reçu des anciens déportés. Nous avons aussi visité le camp de concentration de Breendonk. En Allemagne, la visite d’un camp de concentration est obligatoire dans l’enseignement public; en France aussi. En Espagne, ce genre d’initiatives ne fait pas partie de la culture. Ni la transmission de la mémoire ni son éducation n’existent dans les écoles. Sur la guerre civile et les 35 années de dictature, les Espagnols ont préféré une mémoire bannie et passée sous silence. Je voulais donc éclairer cet aspect de la transmission et de l’éducation permanente dans l’enseignement public, notamment en donnant la parole à des témoins. Je sais que le témoignage est une méthode controversée entre anthropologues et historiens. Mais je ne suis ni historien, ni anthropologue. Je suis un cinéaste qui essaye de raconter des films, en utilisant les outils des historiens. Par exemple, "Les chemins de la mémoire" [1] ont exigé trois années d’exploration. Tous les chiffres cités et toutes les archives ont été travaillés avec des historiens. Je ne me suis pas laissé aller à donner une interprétation. Le réel est tellement là… A nous de le suivre avec pertinence. C’était donc important de montrer cette mémoire mais aussi de la transmettre. D’autant plus dans l’Espagne d’aujourd’hui qui connaît des montées alarmantes de nationalisme et de populisme. On a vu ce qui s’est passé en Norvège cet été. Avec une situation économiquement délicate, la racine du mal, comme Malraux l’a si bien exprimé, peut germer à chaque moment. A nous d’être attentifs et de placer des dispositifs d’alerte pour essayer de la contrecarrer.
 
AI: Comment s’est passé le tournage dans l’école de Madrid, en présence de victimes de la dictature?
 
José-Luis Peñafuerte: Pour tourner le film, nous avons cherché dans tout Madrid une école qui accepte de nous accueillir. Je voulais une école publique, métissée, dans un quartier de classe moyenne. Bref : une école qui représente l’Espagne d’aujourd’hui. Ce fut très compliqué. Il a d’abord fallu convaincre le directeur, puis les enseignants et enfin les parents. L’accord bloquait toujours à l’un des trois niveaux tant le sujet rend mal à l’aise. J’ai finalement eu la chance de découvrir une directrice, fille d’exilés en France, qui avait organisé dans son école une exposition sur les femmes républicaines pendant la guerre civile. Elle nous a accueillis en mesurant l’importance d’une pédagogie de la mémoire pour ses étudiants. Sans cette directrice remarquable, nous aurions peut-être dû tourner cette séquence à Toulouse, considérée comme la capitale de l’exil espagnol. Quelle ironie du sort de devoir sortir du pays! Ça aurait été cynique de ma part, et en même temps assez critique par rapport à cette Espagne qui brandit une politique de mémoire qui a donné lieu à une loi en 2007.

Cette loi sur la mémoire historique est le résultat d’un compromis. Néanmoins, elle a permis un pas en avant. La droite espagnole, extrêmement conservatrice, a réagi en clamant "qu’elle ne servait qu’à rouvrir les blessures". Quelle critique paradoxale! Parler de blessures, c’est admettre que la plaie est encore ouverte, sinon on évoquerait des cicatrices… Il faut savoir que 103.000 familles d’Espagnols recherchent encore les traces de leur père ou frère, enfouis dans les charniers, pour leur donner une sépulture digne.

Je suis assez pessimiste sur la question, malgré que j’aie réalisé le film. Chaque jour, en lisant la presse espagnole, j’observe que tout le monde donne vainqueur la droite espagnole aux élections législatives qui auront lieu le 20 novembre. Une droite conservatrice, catholique, et qui n’a rien à voir avec l’aile droite libérale ou laïque d’autres pays européens. C’est une droite qui s’est construite sur l’héritage du franquisme et qui, après la mort de Franco, a voté contre la nouvelle constitution espagnole. Elle englobe toutes les droites: depuis l’extrême droite, les phalanges, l’Opus dei, les Légionnaires du Christ et ainsi de suite. Depuis le début, la droite est contre la loi sur la mémoire historique, contre la réhabilitation des victimes. Parce qu’elle se sent encore vainqueur moral de cette histoire.

Pour revenir au tournage dans l’école, nous avons un peu préparé avec l’enseignant qui avait déjà abordé cette période de l’histoire avec ses élèves. J’ai aussi rencontré les parents pour leur expliquer mon but. Une rencontre peut-être plus intéressante que le débat en classe; malheureusement nous n’avons pas pu filmer ces parents en difficulté face au manque de culture de la mémoire... Nous avons réussi à susciter leur confiance en leur expliquant que le film n’aboutirait pas sur une manipulation politique ni de l’histoire, ni de la situation d’aujourd’hui. Une fois le feu vert donné, j’ai aussi rencontré les étudiants. Puis, nous avons filmé pendant une semaine.

Nous avons privilégié le témoignage de personnes qui ont connu la dictature dans leur propre chair. Nous leur avions demandé de transmettre leurs émotions mais aussi leurs valeurs de résistance. Par exemple, un ancien prisonnier politique espagnol qui a passé plus de vingt ans en prison, un des premiers à être défendu par Amnesty International, a surtout transmis les valeurs de sa résistance. Il écrivait de la poésie en prison, une arme redoutable puisque ses œuvres, sans qu’il s’en rende compte, parcouraient le monde entier et ont permis que la communauté internationale soit interpellée par la situation des prisonniers politiques. Au bout de 22 années de prison, il fut libéré et partit fonder à Paris la première association d’aide aux prisonniers politiques espagnols qui sera un élément de pression important pour la libération progressive des prisonniers politiques. Les élèves ont été touchés par ces témoins directs.
 
AI: Comment votre film a-t-il été accueilli en Espagne?
 
José-Luis Peñafuerte: Coproduction Belgique-Espagne-France, le film est sorti en salle dans les trois pays, quasiment en parallèle. En Belgique, il est resté trois mois à l’affiche, ce qui montre l’ouverture de notre pays. En Espagne, il est aussi resté trois mois à l’affiche. La presse progressiste, avec le grand quotidien El Pais et tous ceux qui gravitent autour de lui, a soutenu le film. La presse de droite n’a même pas mentionné une critique: pour la droite, ce film n’existe pas. La seule réaction fut une plainte pour diffamation déposée par un journal sur le web lié à la radio de l’église espagnole. La plainte n’a pas abouti vu que tous les chiffres cités dans le film nous ont été livrés par des historiens qui ont réalisé des recherches rigoureuses.
 
Propos recueillis par Nathalie Caprioli
 
Note
[1] Sur le film (synopsis, repères historiques, dossier pédagogique, présentation du réalisateur et des intervenants), voir: www.lescheminsdelamemoire.com/fr/galerie