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Novembre 2011 | n° 297 | Néopentecôtisme : un radeau de fortune ?
[+] Opinions de Congolaises et de Congolais
Nathalie Caprioli Imprimer Réagir
 
SUPPLÉMENT AU DOSSIER
 
Lorsque vous leur posez la question du phénomène des Eglises néopentecôtistes, les Congolais de Belgique restent rarement indifférents. Nous croisons ici l’opinion de huit hommes et femmes, mini échantillon qui donne un avant-goût prononcé de la nature houleuse du débat entre partisans et détracteurs.
 
L’Eglise néopentecôtiste se comprend notamment à travers la composition de la diaspora congolaise. Les adeptes ont les mêmes pratiques et les mêmes motivations "ici" et "là-bas": ils craignent les mauvais sorts; beaucoup d’entre eux vivent dans une fragilité sociale. L’Eglise remplit d’ailleurs une fonction sociale souvent occultée, en lien avec l’expérience migratoire subsaharienne. Des fidèles peuvent y développer un réseau pratique d’entraide et de services. Selon eux, quand on est "frère et sœur en Christ", on peut plus facilement se faire confiance. Abandonné à soi-même dans la société d’accueil, on a d’autant plus besoin d’attaches.

En RDC, les classes moyennes sont majoritairement présentes dans ces mouvements, tandis qu’en Belgique, les profils sont plus contrastés. S’y croisent des gens sans papiers qui survivent dans la marginalité, et des personnes bien installées, propriétaires de leur maison, qui exercent un métier stable. A ce tableau s’ajoute le concept fondamental de la théologie de la prospérité. Contrairement à l’Eglise catholique qui prêche pauvreté et humilité, le Pentecôtisme considère que la foi peut rapporter gros car Dieu récompensera les croyants en nature avant même qu’ils n’atteignent le paradis. Par conséquent, un bon fidèle se remarque dans sa manière de s’habiller richement. La situation devient quelque peu délicate lorsque les personnes ne finissent pas par s’enrichir malgré leurs prières ferventes. Le prédicateur envisage alors des causes culpabilisatrices ("C’est de ta faute, tu ne pries pas assez"), sans nullement décortiquer le contexte socio économique. Comme si les croyants vivaient en apesanteur dans notre société. Autre exemple de cette déconnection des réalités, aucune discussion sur les enjeux de racisme et des droits de l’homme n’abordera le contexte sociopolitique de la Belgique. Le pasteur demandera plutôt à "l’esprit du racisme" de disparaître. Pour répondre aux discriminations et vexations répétées, le pasteur renvoie une identité positive aux fidèles, en les encourageant à porter un message moralisateur aux pécheurs. Au delà des discriminations, il présente ainsi les fidèles comme une valeur ajoutée au pays dans leur rôle moral.
 
Wamu (la cinquantaine, docteur en théologie et en science politique): "Les effets des Eglises néopentecôtistes sur la communauté congolaise de Belgique sont pervers. Ce ne sont pas des entités où la laïcité soit vraiment respectée. On y observe même parfois un fanatisme qui joue sur les représentations de notre société laïque. Par exemple, la liberté n’est pas promue. Certaines Eglises pourraient être qualifiées de "sociétés occultes" où beaucoup d’argent circule. Si le pouvoir public suivait de près ces Eglises sur le plan fiscal, il serait probablement surpris."
 
Fabrice (la trentaine, animateur socioculturel): "Ces soi-disantes Eglises du réveil sont à la base de beaucoup de problèmes chez nous. Elles ont séparé des familles, causé des divorces et des problèmes avec des jeunes. Parce que ce sont des Eglises qui demandent tout le temps de l’argent: Dieu demande que vous donniez, donniez et donniez encore! Et ces pauvres femmes, inconscientes, donnent parce qu’elles continuent à croire que Dieu parle à travers le pasteur."
 
Stéphanie (22 ans, étudiante): "Ce sont surtout les femmes qui sont seules, elles sont plus fragilisées et donc plus influençables. Bref, elles sont des proies faciles."
Nancy (40 ans, sans papiers): [elle rit en écoutant Fabrice] "Quand tu aimes Dieu, tu peux partir à l’Eglise pour prier. Tu ne donnes pas de l’argent parce que le pasteur te le commande. Le pasteur dit que tu peux soutenir les mystères de Dieu, ce qui signifie que tu ne donnes pas pour le pasteur, mais pour Dieu. Avec cet argent, le pasteur achètera quelque chose pour l’église."
 
Aaron (28 ans, animateur socioculturel): "La foi dépend de tout un chacun. Personnellement, je fais confiance à l’Eglise de Jérusalem tous les dimanches, dont la plupart des fidèles sont Congolais aussi. Je sais qu’elle est controversée… mais c’est dangereux de généraliser. Personne ne nous force à donner de l’argent: si tu trouves un intérêt à donner tout, tu donneras tout. Les offrandes servent à construire des orphelinats au pays. Pour éviter les controverses inutiles, le pasteur affiche les photos de l’orphelinat en question. Mon Eglise m’aide et me réconforte. La porte est toujours ouverte. Il y a des locaux, des études organisées pour les femmes. Mon Eglise représente bien la mentalité de cohésion sociale communautaire. Pour preuve, quand ma petite sœur a eu des problèmes, elle y a été hébergée."
José (31 ans, électricien): "Je considère l’Eglise comme une société en train de recréer ce que les jeunes ne retrouvent plus dans la société où ils vivent. Partant de la Bible qui dit que l’église rassemble et crée des structures annexes, comme l’école des devoirs, les jeunes y trouvent leur compte. Mais toutes les Eglises finissent par devenir concurrentes; au lieu de se réunir entre eux, les pasteurs se font la concurrence aux fidèles. Conséquence: chaque Eglise crée son propre ghetto, ce qui n’apporte pas une solution de masse aux problèmes que les jeunes rencontrent. Au contraire, ce mouvement engendre un autre problème: on se définit en appartenant à telle église, et donc à tel ghetto.

Quant aux offrandes, il faut savoir qu’un cerveau à qui on répète sans cesse un message finit par prendre ce message comme une évidence. On finit par donner, sinon on risque d’être mal vu."
 
Isha (21 ans, slameur): "Je suis contre ce genre d’Eglise. Parce que le peuple congolais en général prie trop. Sur une journée, des gens peuvent prier huit heures! Le Congolais remet tout entre les mains de Dieu. Je sais que dans ce genre de groupe on trouve beaucoup de chômeurs, hommes et femmes confondus. Ce qui veut dire que beaucoup attendent tout du CPAS et prient toute la journée."
 
Paulin (67 ans, officier à la retraite): "Et Dieu, il est où dans tout ça? "Dieu va faire. Dieu va faire"… Mais Dieu ne va rien faire du tout! Dieu fera quand tu feras. Avant de faire les courses, on doit écrire la liste de ce qu’il faut acheter et s’en tenir à cette liste. C’est cette manière carrée de voir les problèmes qu’il faudrait développer dans un pays de croyances comme la RDC. Après tout, ces Eglises ont détruit non seulement nos familles, mais aussi nos coutumes."