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Déc. 2011/Jan. 2012 | n° 298-299 | Etre juif : des identités multiples
Oser les questions qui fâchent
Entretien avec Aicha Haddou & Nadine Iarchy Imprimer Réagir
Quand elles s’engagent, c’est pour faire avancer le débat, notamment sur des malentendus et contentieux urgents à traiter entre Juifs et musulmans dans notre société. Impliquées dans un récent dialogue interreligieux entre dix femmes juives et musulmanes, Nadine Iarchy (Anversoise de 65 ans) et Aïcha Haddou (Bruxelloise de 39 ans) nous expliquent comment elles osent le politiquement incorrect sans blesser la sensibilité de l’autre.
AI: Après vous être présentées chacune dans votre engagement, pourriez-vous nous expliquer l’origine de votre groupe de dialogue interreligieux entre musulmanes et juives?

Nadine Iarchy : Je suis membre du dialogue judéo-chrétien depuis 25 ans. J’ai démarré en donnant des conférences sur le judaïsme dans des services publics (école d’infirmières, police, …) à Anvers. Ma motivation est simple: je n’ai jamais compris pourquoi les gens pouvaient insulter ou exclure en fonction des confessions ou de la couleur de peau. En 1997, tous des bénévoles, nous avons pris l’exemple de "Marseille Espérance", la plateforme la plus complète sur le dialogue interconvictionnel, pour fabriquer notre propre réseau en partant de la base. Nous allions souvent à deux dans des écoles à migrations énormes - à Anvers, nous les appelons les "écoles noires". Il nous suffisait presque d’apparaître côte à côte, un musulman et une Juive, pour convaincre les jeunes que nous n’étions pas "ennemis jurés".

Fin 2010, le World Jewish Congres a tenu une réunion à Bruxelles notamment sur le dialogue judéo-musulman avec une multitude de rabbins et d’imams. Mais pas de femmes! Pour réparer ce déséquilibre, ils nous ont demandé à Aïcha et à moi, en tant que membres du World Religion For Peace, d’organiser une rencontre judéo-musulmane. C’est ainsi qu’a débuté notre groupe de dix femmes.

Aicha Haddou: Porte-parole du European Women Of Faith Network et co-présidente du réseau Femmes de foi de Belgique, j’ai toujours été sensibilisée par la question du dialogue, pas forcément interreligieux. Très tôt, j’ai été consciente que beaucoup de stéréotypes circulent dans les communautés, et que les gens vivent en ghetto culturel, communautaire ou religieux. Au fond, les gens ne se connaissaient pas, ne se rencontrent pas, et sont "ignorants". Pour donner un exemple, beaucoup de mes élèves musulmans croient que le prophète Mohamed est supérieur aux autres prophètes. Ils ne connaissent pas leur religion qui dit clairement dans une sourate du Coran: "Nulle différence entre les prophètes". Face à cette profonde ignorance, il faut d’abord passer par l’éducation et le savoir. Il faut que des musulmans de ma communauté connaissent mieux la religion, pour mieux respecter les autres.

Un travail de communication et de rectification est à faire, des musulmans envers les Juifs et réciproquement, pour casser les idées reçues sur la culture de l’autre. J’ai toujours été contre le dialogue où tout le monde est gentil, tout le monde est beau. Quand je m’intègre dans un groupe de dialogue, ce n’est pas pour être complaisante mais pour apporter ma pierre. Je pense que nous pouvons changer le monde. Je suis une idéaliste qui s’assume!

Pour revenir à l’origine de notre rencontre, dans le cadre de notre réseau de Femmes de foi, nous avions décidé en mai 2011 une rencontre entre femmes juives et musulmanes dans un climat décontracté. Nous en avons par la suite discuté avec le responsable de The Foundation for Ethnic Understanding, une fondation qui effectue un travail extraordinaire de rencontres entre juifs et musulmans au niveau international. Avec un des responsables, Walter Ruby, nous avons évoqué l’idée d’organiser ce genre de rencontre au même moment et dans plusieurs pays. Cela a abouti à des réunions entre juives et musulmanes dans plusieurs pays (Belgique, France, Ukraine, Canada, Etats-Unis et Israël) et bientôt dans les pays musulmans.
 
AI: Comment s’est passé votre première rencontre?

Nadine Iarchy: Aicha et moi étions d’accord pour ne pas tenir notre réunion dans une mosquée ou une synagogue, d’autant que je n’étais pas convaincue que nos rabbins ou imams nous cèderaient cet espace pour discuter. Car les hommes, qu’ils soient rabbins, curés ou imams, n’ont pas toujours une haute considération sur les rencontres féminines… Nous avons donc trouvé un endroit neutre dans un café magnifique art déco à Bruxelles.

J’avais constitué un petit groupe de cinq femmes issues de différents courants de la communauté juive: une juive orthodoxe, une libérale, deux Sépharades marocaines, et moi-même juive non pratiquante. Un groupe certes diversifié mais trop âgé –la plus jeune a 58 ans.

Le dialogue a eu lieu. Je crois que les jeunes musulmanes ont été étonnées de rencontrer mes deux dames nées et éduquées au Maroc, puis arrivées en Belgique, pour l’une il y a quelque trente ans. Etonnées d’entendre qu’elles parlaient encore avec beaucoup de mots en arabe. Nous n’avons pas touché à l’ordre du jour sur la féminité dans la religion parce qu’Aicha a jeté un pavé dans la mare en disant: "Je suis pro palestinienne. Qu’en pensez-vous?". Un ange est passé. Car ce sujet fait partie des questions qui fâchent; mais nous ne nous sommes pas fâchées. Nous avons tenté d’expliquer le problème. Singulièrement, c’est contre les exagérations d’une des femmes, qui nous racontait à quel point elle a très mal vécu sa jeunesse juive, que nous nous sommes rebiffées !

Personnellement, je considère que ce n’est pas à nous de discuter du conflit israélo palestinien. Malheureusement, notamment à cause des médias, la politique israélienne est automatiquement comprise comme étant celle de tous les Juifs. A croire que nous, les Juifs de Belgique, jouons d’une influence quelconque sur la politique d’Israël! Mais non: on aime ou on n’aime pas, comme on aime ou on n’aime pas notre gouvernement belge envers lequel nous exerçons notre droit de vote, que nous n’avons bien sûr pas pour le gouvernement israélien.

La manifestation de janvier 2010 contre l’opération militaire israélienne à Gaza où certains participants ont crié "Mort aux Juifs"
a été un moment très dur pour moi. Ces personnes n’ont jamais été inquiétées et les politiciens n’ont pas davantage réagi. Presque deux ans plus tard, je me demande pourquoi ces mêmes personnes ne marchent pas maintenant en rue contre la situation en Syrie. Je m’interroge: ne réagit-on que dans un certain sens? Et puis, le conflit Israël Palestine doit-il être vécu dans les rues de Bruxelles?

Aicha Haddou: Crier "Mort aux Juifs", c’est grave. Des lois punissent ce type de propos. Je n’étais pas à cette manifestation à Bruxelles, mais je suis sûre que si mes amis qui y participaient avaient entendu ces débordements, ils n’auraient jamais pu les tolérer. L’islam interdit d’insulter les Juifs.

Pour en revenir à votre question, nous nous rencontrions la plupart pour la première fois. Les femmes musulmanes ont été choisies parce qu’elles sont déjà prêtes à dialoguer. Ce sont de jeunes Belges urbaines, qui ont une capacité à mobiliser autour d’elles et à relayer notre état d’esprit. L’une a étudié la communication, une autre est anthropologue de formation, une travaille dans le développement. Mais toutes, nous sommes très engagées dans notre communauté.

En se présentant, chacune a évoqué son souci de dialoguer sur les nœuds, sur nos différences, en toute franchise mais en faisant très attention à la sensibilité de l’autre. Ce n’est pas facile. Nous avons en effet abordé la question israélienne, avec nos positions complètement différentes. J’ai lancé le sujet sous forme de provocation. Parce que je sais que beaucoup d’entre nous y pensent. Nous pourrions nous rencontrer quinze millions d’années sans toucher à cette question, tant elle est tabou. Ma méthode consiste à aborder le sujet de manière tout à fait détachée, pour le normaliser. C’est une question qui nous sépare dans nos imaginaires. Ce n’est pas la question politique (pro ou contre) qui nous sépare, mais les conséquences sur les relations entre les gens ici.
 
AI: Quelles sont les questions les plus urgentes à débattre entre vous?

Nadine Iarchy: De mon point de vue, le plus urgent consiste à montrer et expliquer le judaïsme aux jeunes musulmans. Ils se rendent compte eux-mêmes sans que je fasse le moindre effort combien nous avons de points communs. J’informe, maximum je compare. Mais je ne fais jamais d’intoxication. Je me refuse à donner une plus value au judaïsme par rapport à l’islam.

Aicha Haddou: Notre problème central? Les Juifs et les musulmans ne se connaissent pas. De plus, dans les deux communautés, des informations circulent pour monter les uns contre les autres. Des appels à la haine soi-disant au nom de la religion circulent sur la toile. On peut lire par exemple sur un site juif: "Le prophète Mohamed a dit qu’il faut tuer tous les Juifs". Mais ces mensonges circulent, et sont agrémentés de commentaires effrayants. Ça se passe des deux côtés. Tandis que nous essayons de tisser des liens, ces messages sapent tout notre travail.
 
AI: Quelles qualités faut-il avoir pour faire avancer le débat?

Nadine Iarchy: D’abord l’écoute et après l’écoute, de façon à avoir une relation de confiance. Quand on sait écouter l’autre dans ses peines et ses problèmes, on comprend mieux ses réactions. Je l’observe avec les policiers que j’informe, en particulier les jeunes. Quand ils ont compris le cheminement du Juif traditionnel qui refuse, le jour du shabbat, de déplacer sa voiture mal garée, ils savent qu’il sera plus efficace de déplacer eux-mêmes la voiture que de s’énerver en vain. Le malentendu est levé.

J’ai un rêve qui va peut-être se réaliser. J’entends que le ministre de l’Education voudrait instituer dans les trois dernières années d’humanités des cours sur les autres religions. Si tout le monde, de haut en bas de toutes les échelles scolaires, recevait des cours sur le judaïsme, l’islam, le christianisme, nous aurions moins peur de l’inconnu.

Aicha Haddou: A mes yeux, pour faire reculer les stéréotypes, il faut croire à l’échange, dialoguer sur le même pied d’égalité, et surtout se décentrer, c’est-à-dire essayer de comprendre l’autre à partir de ses champs de références pour décoder sa logique.

Lors de notre prochaine rencontre, nous continuerons sur notre lancée. Je voudrais parler de tous ces mails haineux et mensongers qui circulent dans nos communautés respectives, et de ceux qui essayent de saboter le travail de dialogue. Notre projet est en même temps solide et fragile. Parce que nous marchons sur des œufs et qu’il faut convaincre les deux parties de tenir le coup. Beaucoup de choses nous séparent ou se mettent entre nous, alors que nos deux communautés sont très proches culturellement et historiquement. Les points qui nous séparent n’ont rien à voir avec la religion, mais plus avec la politique. Il faut casser ces murs dans nos têtes, apprendre à nous connaître et à nous apprécier.

Femmes de foi, nous sommes conscientes qu’on peut nous aposer une étiquette de ringardes par rapport à la société. Or nous sommes aussi connectées et sensibles aux questions de société, que nous appréhendons à partir de nos références religieuses.
 
Propos recueillis par N. C.