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Déc. 2011/Jan. 2012 | n° 298-299 | Être juif : des identités multiples
Madame le Rabbin
Entretien avec Floriance Chinsky Imprimer Réagir
En 2005, quand Floriane Chinsky devient la première femme rabbin en Belgique, les médias parlent de "révolution pour le judaïsme belge". Où en est cette "révolution", six ans plus tard ? Floriane Chinsky nous retourne le miroir : "Les médias ont tendance à interviewer les femmes sur des questions de femmes et les hommes sur des questions générales. Ce sera un progrès social quand les femmes seront interviewées en tant qu’êtres humains, simplement."
AI : Comment êtes-vous devenue rabbin ?

Floriane Chinsky : Le judaïsme et l’amour que je lui porte m’ont conduite vers le rabbinat. En France, j’étais à la recherche d’une communauté où je pouvais vivre le judaïsme tel qu’il m’avait été transmis dans ma famille. Je l’ai retrouvé à la synagogue Massorti du rabbin Rivon Krygier, où règnent la liberté de pensée, le droit de questionner la tradition avec esprit critique, mais en même temps le droit de l’accepter sans nier les aspects les plus difficiles, tout en profitant de ses enseignements et de ses beautés. C’est à ce moment que j’ai réalisé que je pouvais être rabbin. A l’époque, en 1997, je poursuivais une maîtrise en droit à l’Université Paris II. J’ai pris un an de recul en étudiant la sociologie du droit, me penchant ainsi sur le droit juif. Ce passage me permettait de jeter une passerelle vers les études rabbiniques que j’envisageais sans me détacher encore de mon cursus juridique, car, à mes yeux, le fait de devenir rabbin semblait aussi étrange qu’il peut l’être encore aujourd’hui aux yeux de beaucoup de personnes.
 
AI : En quoi était-ce si étrange ?

Floriane Chinsky : Tout simplement, être rabbin est une grande chose, je n’avais jamais imaginé pouvoir être à la hauteur de la tâche. Par ailleurs, cela impliquait de changer de pays, et d’essayer de poursuivre des études de niveau universitaire en hébreu, langue dont je n’avais que quelques notions. Enfin, je ne savais pas si le monde serait prêt à suivre un rabbin qui serait aussi une femme. Il m’a fallu du temps pour accepter l’idée. En même temps, cela semblait assez rationnel puisque l’étude, la réflexion et le partage sont au centre de ma vie. En fin de compte, mes sentiments se sont "posés" et j’ai compris que c’était réellement ma voie. Je suis partie étudier le rabbinat en Israël où j’ai été ordonnée en 2005. La même année, j’ai soutenu ma thèse de doctorat. J’ai été rabbin pendant un an à Jérusalem avant d’être contactée par la communauté Beth Hillel de Bruxelles. J’ai rencontré ses membres; ensemble, nous avons considéré que nous avions des idées à échanger. J’ai été rabbin de la communauté Beth Hillel pendant quatre ans et demi, avant que son conseil d’administration mette fin à notre collaboration. Je suis donc actuellement un rabbin en attente de communauté. La jeune communauté Chir Hadach [Chant nouveau] prévoit de se tourner vers moi dès qu’elle se sera suffisamment développée.
 
AI : Quels sont vos rapports, en tant que femme rabbin, avec les différentes communautés juives de Bruxelles ?

Floriane Chinsky : Dans le judaïsme, il existe toujours une adéquation entre le rabbin et sa communauté. Ainsi, les rabbins ont une marge de manœuvre dans leur prise de décision, ces différences sont tout à fait légitimes. Ceci est évident d’un point de vue sociologique, mais de façon intéressante cette réalité est entérinée juridiquement à travers la notion de "mara déatra", "maître du lieu". Selon cette réalité de terrain, il n’y a pas d’opposition majeure entre les différents rabbins, qui essayent tous de faire avancer les membres de leur communauté. Globalement, les juifs de Bruxelles, autant religieux que laïcs, sont heureux d’avoir une femme rabbin qui représente la cohérence du judaïsme avec le monde moderne. Je crois qu’au-delà de la femme-symbole, ils identifient également l’engagement profond qui est le mien. Bien sûr, pour d’autres, c’est plus difficile, plus ambivalent, pour toutes sortes de raisons que je respecte. Il faut également constater que, parfois, les mouvements plus extrêmes du judaïsme ont une visibilité médiatique majeure. Avec un grand chapeau noir et un caftan, on a tout de suite l’air plus "rabbinique". Mais comme le dit notre tradition, l’habit ne fait pas le moine!
 
AI : Quelles difficultés avez-vous rencontrées au cours de votre ministère ?

Floriane Chinsky : Un premier obstacle est le préjugé sur le rabbinat féminin en tant que non conforme à la tradition. En réalité, la tradition le permet. Mais un autre obstacle prend le relais, très significatif chez l’être humain: l’habitude. Le fait qu’il n’est pas fréquent de voir une femme rabbin rend la reconnaissance de cette figure plus compliquée. Je peux d’ailleurs étendre ce problème à l’ensemble des leaders religieux et même laïcs. Si plus de femmes bénéficiaient d’une visibilité et d’une reconnaissance médiatique, l’image semblerait plus naturelle et la vie de toutes en serait facilitée… Mais ajoutons que si certains hommes ont du mal à travailler avec des femmes, d’autres apprécient grandement le partenariat, et la réciproque est vraie.
 
AI : Avez-vous rencontré les mêmes obstacles au sein de votre propre communauté ?

Floriane Chinsky : Il y a une différence entre le niveau des collègues et le niveau des membres de la communauté dont je suis le rabbin. La plus grande difficulté réside dans le premier abord et l’image de surface. Cependant, les gens dont je suis le rabbin ont le temps de bien me connaître: l’image est dépassée au fur et à mesure que la relation s’est créée. Cet aspect est le plus satisfaisant au niveau personnel. Ce qui n’enlève rien au défi de gérer l’aspect plus symbolique et "politique".
 
AI : Quels sont vos projets actuels? Etes-vous à la recherche d’une nouvelle synagogue ?

Floriane Chinsky : A Bruxelles, il existe peu de synagogues, et parmi elles il y en a encore moins qui sont prêtes à accepter un rabbin femme. Je suis contente d’avoir rejoint la communauté Chir Hadach, née il y a un an et demi, affiliée au mouvement Massorti, et qui voudrait que je sois son rabbin. En tant que femme juive engagée, je leur suis très reconnaissante car il n’y a pas d’autre endroit où je puisse réellement prier à Bruxelles. J’espère qu’ils obtiendront rapidement la reconnaissance qu’ils méritent et pourront recevoir l’aide de l’Etat comme le font toutes les autres institutions religieuses.
 
AI : Dans le mouvement Massorti, la représentativité des femmes est un des piliers fondamentaux. Peut-on parler d’une spécificité de ce mouvement ?

Floriane Chinsky : Les progrès dans la place accordée à la femme en Occident sont avant tout une réalité sociale qui s’est développée tout au long du 20e siècle, quand les femmes ont pris conscience de leurs capacités à intervenir sur le plan social et à acquérir des droits en tant que citoyennes. Cette évolution a marqué l’ensemble des religions. Dans le judaïsme, il n’existe pas de rapports hiérarchiques à la vérité. Au contraire, nous avons des sources très anciennes et respectueuses de différentes opinions. Un exemple, dans le Talmud, on lit cette affirmation : "Tout le monde monte à la Torah y compris les femmes". Une source un peu postérieure ajoute : "Mais on ne fera pas monter une femme à la Torah en raison de l’honneur de la communauté"2. Voilà qui est extraordinaire: nous avons été capables de faire vivre ensemble cette opinion "féministe" très ancienne d’une part et la limitation postérieurepour raison de "bienséance"! Ceci est juste un exemple qui illustre le fait que la place des femmes dans le judaïsme a évolué et que nous avons des anciennes branches auxquelles nous rattacher. Il est possible d’étudier l’ensemble de l’histoire de la montée des femmes à la Torah et de se rattacher aux anciennes sources pour soutenir que, de nos jours, c’est un honneur pour une communauté d’inviter les femmes qui en font partie à prendre une part active dans la lecture de la Torah. Il y a ce potentiel d’évolution dans notre tradition. De ce point de vue, le mouvement Massorti occupe une excellente place puisque il prend sa source au milieu du 19e siècle à travers l’acceptation de critiques historiques de textes. L’étude historique permet donc de mettre en perspective les différentes étapes de la loi juive et de leur donner un sens et une traduction dans le monde actuel.
 
AI : Votre vision du judaïsme a-t-elle changé dans la communauté où vous êtes maintenant?

Floriane Chinsky : J’ai la même vision du judaïsme. Je pense simplement qu’en grandissant nous sommes juste plus fidèles à nous-mêmes. En tant que rabbin d’une communauté, je me suis aperçue que la question principale était: " A qui je m’adresse ?". Mon souhait est de rapprocher au maximum les juifs de la loi juive, en mettant la tradition au service de la communauté avant tout. Dans une communauté de tendance libérale, moins en phase avec la tradition, je suis intervenue avec beaucoup de précautions, pour respecter cette institution et lui permettre de s’adapter à mon enseignement. Aujourd’hui, la communauté qui forme Chir Hadach éprouve un désir majeur de tradition et d’étude. De ce point de vue, je peux donner beaucoup, de façon naturelle et enthousiasmante. La liberté qui y règne permet à chacun de s’exprimer et d’être accueilli tel qu’il ou elle est.
 
Propos recueillis par Claudia Cassano

Notes
[1] Floriane Chinsky: http://libertejuive.wordpress.com. Communauté Massorti Chir Hadach: www.chirhadach.org
[2] Talmud Meguila 23a : "Tout le monde [est habilité à] monte[r] à la Torah parmi les sept lecteurs requis, même une femme, même un mineur. Mais les sages ont dit : une femme ne lira dans la Torah que si ce n’est pas pour honorer l’ensemble de la communauté."