Avril 2012 | n° 302 | Sur le podium des solidarités
[+] Les chances et les places | Forces et faiblesses de ces deux conceptions de la justice sociale
|
► SUPPLÉMENT AU DOSSIER
A bien des égards, l’égalité des chances apparaît comme l’horizon majeur de légitimité auquel se réfèrent les politiques publiques contemporaines. Les politiques de la ville, dont le décret de la Cocof relatif à la cohésion sociale, n’échappent pas à la règle. Elles prétendent distribuer, sur des territoires déterminés à l’aide d’une géographie dite prioritaire, des chances aux plus vulnérables, ceux-là mêmes qui devront trouver leur place dans une société de plus en plus concurrentielle. Sous cette perspective, ces politiques instituent dans leur modalité organisationnelle des formes de contractualité par lesquelles les opérateurs associatifs se voient confiés des missions de service public délégué, auxquels il revient d’œuvrer au renforcement des capacités individuelles des personnes.
Article en supplément au dossier
|
Dans la mesure où ces dispositifs publics établissent leur justification dans le recours à un modèle de justice sociale qui promeut l’égalité des chances, nous avons voulu explorer cette notion et ce, malgré l’évidence avec laquelle elle s’impose aujourd’hui. Nous soutenons en effet que ce modèle mérite d’être questionné, notamment au regard des pratiques associatives lesquelles mettent en œuvre, selon les cas, des dynamiques de citoyenneté et de solidarité, qui s’accommodent mal des impératifs de compétitivité et d’excellence souvent attachées à cette notion.
Nous commencerons par explorer brièvement une théorie formulée par John Rawls, laquelle occupe une place centrale dans la réflexion sur l’égalité des chances.
Egalité équitable des chances selon Rawls
John Rawls a proposé une formulation libérale égalitaire de la justice où il expose entre autres une théorie de l’égalité équitable des chances. Sa pensée représente la société comme une tentative de coopération visant à favoriser le bien-être de ses membres, en vue de leur avantage mutuel. Cette coopération met aux prises la poursuite d’intérêts qui, dans certains cas, s’avèrent convergents, dans d’autres, conflictuels et les protagonistes engagés dans ces interactions se trouvent engagés dans un contexte sociétal caractérisé à la fois par la rareté des ressources et par la diversité des croyances religieuses et philosophiques [1]. Entre cette identité et cette conflictualité des intérêts qui structurent et qui met en tension cette dynamique coopérationnelle, il apparaît absolument nécessaire de définir des institutions sociales majeures capables de distribuer les avantages induits par cette coopération et ce, pour la bonne et simple raison que "les hommes ne sont pas indifférents à la façon dont sont répartis les fruits de leur collaboration, car, dans la poursuite de leurs objectifs, ils préfèrent tous une part plus grande de ces avantages à une plus petite» [2].
En conséquence, une société sera dite juste et bien ordonnée si sa structure de base donne lieu à des institutions auxquelles il revient de distribuer équitablement des biens premiers. Ces derniers sont nécessaires, car sans eux, nous ne serions pas en mesure de nous forger une conception de la vie bonne et d’en poursuivre la réalisation.
Parmi ces biens premiers, il en est que Rawls qualifie de sociaux et qui renvoient aux libertés fondamentales, à l’accès aux diverses positions sociales, ainsi qu’aux avantages socio économiques qui découlent de ces positions, (il s’agit en l’occurrence du revenu et de la richesse, des pouvoirs et des prérogatives, et des bases du respect de soi). Il reste à définir les principes qui permettront d’organiser la distribution équitable de ces biens premiers sociaux. Ils sont de deux ordres.
Le premier principe dit d’égale liberté soutient que le fonctionnement des institutions doit être tel que toute personne a un droit égal à l’ensemble de libertés fondamentales égales qui soit compatible avec un ensemble semblable de libertés pour tous.
Le second principe s’attache à la répartition des avantages économiques (distribution des biens et des richesses) et sociaux (différences d’autorité liées à des positions sociales ou à des fonctions). Il a donné lieu dans l’œuvre de Rawls à plusieurs énonciations. Nous retiendrons la suivante : "Les inégalités sociales et économiques doivent être organisées de façon à ce que, à la fois, (a) elles apportent aux désavantagés les meilleurs perspectives et (b) elles soient attachées à des fonctions et à des positions ouvertes à tous, conformément à la juste égalité des chances (fair equality of opportunities)" [3].
Retenons de cette définition que Rawls insiste sur la nécessité d’ajouter à l’expression "positions ouvertes à tous", la condition fondamentale "conformément à la juste égalité des chances" [4]. Cette précision est d’une importance cruciale [5] car elle établit une distinction entre une utilisation commune et répandue de l’égalité des chances qui garantit le principe des carrières ouvertes aux talents et cette égalité équitable des chances sur laquelle Rawls s’appuie pour récuser l’idée selon laquelle ce modèle de justice consacrerait les valeurs du mérite et de la compétition. Sa conception de l’égalité équitable des chances postule que les inégalités sociales ne sont justes que si elles améliorent la situation et les attentes des plus désavantagés. Ce faisant, elle s’oppose à la conception dominante dite "formelle" de l’égalité des chances parce que cette dernière fait la part belle à l’influence des dotations naturelles et des contingences sociales et historiques, toutes deux non méritées comme le remarque Rawls.
Les chances selon Dubet
Après avoir exploré la manière dont Rawls a théorisé ce principe d’égalité équitable des chances, nous nous référerons aux analyses que François Dubet a consacré à ce modèle [6] des chances en le confrontant à une perspective de justice sociale qui met l’accent sur les places.
Nous commencerons par exposer les traits saillants du modèle des chances. Il s’agit d’offrir la possibilité à tous d’occuper les meilleures places, lesquelles doivent être distribuées en fonction d’un principe qui récompense les plus méritants. Ce modèle appelle à la réalisation d’une tâche politique qui consiste à promouvoir la mobilité des individus afin que ces derniers puissent accéder à une compétition équitable. L’idéal qui anime cette conception est celui d’une société qui, à chaque génération, redistribuerait équitablement les positions sociales en fonction des projets et des mérites de chacun. Au centre de ce principe, figure la valeur du mérite. C’est pourquoi cette politique d’égalité des chances doit lutter contre les discriminations qui entravent cette mobilité.
Un des reproches adressés à cette théorie des chances réside dans le fait qu’elle peut être utilisée dans des projets politiques qui se contentent de prendre acte avec une certaine fatalité du caractère indubitablement concurrentiel des interactions sociales. Selon cette perspective, les politiques sociales devraient servir cet impératif de compétitivité. En outre, en consacrant le mérite comme une de ses valeurs fondamentales, le modèle des chances ne surcharge-t-il pas l’individu de responsabilités ? C’est, en tout cas, la seconde critique majeure que nous avons identifiée. Car, lorsqu’une personne mérite, en fonction de son talent, d’accéder à une place acquise au terme d’une compétition de surcroît équitable, qu’en est-il lorsqu’elle échoue ? Les exclus, les "surnuméraires", les désaffiliés méritent-ils de se retrouver dans de telles situations ?
Une politique qui prétend distribuer des chances de façon à réduire les inégalités d’origine ou de départ, liées à des contingences sociales et historiques, doit être organisée sur la base d’une identification qui permettra d’allouer les ressources le plus efficacement possible. Dés lors, ces finalités centrées sur les chances peuvent donner lieu à des politiques d’action positive fondées sur l’appartenance à des groupes ethnoculturels, lesquelles contribuent à figer les identités sur des définitions réifiées.
Enfin, avec ce modèle de justice sociale qui privilégie les chances, il s’agit moins de diminuer l’écart entre les positions sociales que de favoriser la mobilité des individus en luttant contre les discriminations dont ils estiment être les victimes.
Les places selon Dubet
Cette conception de la justice vise, pour l’essentiel, à réduire les inégalités de revenus et de conditions de vie. Elle est mise en œuvre par le biais de politiques qui visent à resserrer la structure des positions sociales, sans faire de la mobilité des individus une priorité.
Les forces sur lesquelles s’appuie ce modèle qui œuvre de manière à limiter les écarts sociaux sont bien connues : il s’agit du mouvement ouvrier, des confédérations syndicales et des politiques de redistribution mises en œuvre par les Etats providence dont le "long travail" a permis de développer la sécurité sociale, des investissements collectifs et d’organiser les transferts sociaux, en prélevant une part de la richesse à l’aide des taxes, des impôts.
La première faiblesse de cette conception des places réside dans le fait qu’elle semble parfois plus attachée à la stabilisation des positions qu’à la réduction des distances qui séparent les différents groupes sociaux. Dubet parle à ce propos d’une tendance conservatrice. Ensuite, pour le dire simplement, "pour rentrer dans la lutte des classes, encore faut-il des places" [7]. De nombreux chercheurs ont ainsi mis en évidence, à l’occasion des émeutes urbaines, l’affaiblissement relatif de la conscience de classe, le fait que ces luttes ont mobilisé une population que Jacques Donzelot a qualifié d’ "infraclassiste" [8] qui ne se reconnaît pas dans l’appartenance aux mouvements ouvriers traditionnels. La justice sociale des places n’est structurante que pour celles et ceux qui disposent d’une situation que cherche à protéger ce modèle. Ce modèle des places, porté par un projet égalitariste qui revendique un aveuglement devant les différences ne semble pas en mesure de prendre en considération les attentes de reconnaissance identitaires portées par des minorités qui composent la diversité culturelle de la société.
Nous retiendrons de ces analyses de Dubet que l’égalité des chances est un modèle dynamique, structuré davantage sur la mobilité des individus, alors que la conception des places comporte deux composantes : une statique centrée sur la défense des positions acquises, une autre sur le resserrement de la structure sociale par la diminution des écarts entre les positions.
Au regard des politiques de formation
Afin d’illustrer cette problématique des chances et des places, nous nous arrêterons sur une étude de Gilles Van Hamme. Son analyse met en évidence, pour la période de 1991 à 2005, la forte hausse du niveau de formation, en terme de diplômes acquis, observée en Région bruxelloise. Il soutient également que cette élévation des niveaux de formation ne s’est pas traduite par une amélioration du marché de l’emploi. De plus, des disparités socio spatiales en terme de qualification [9] sont observées mais elles ne semblent pas expliquer la répartition du chômage car il apparaît qu’à diplôme égal, les taux de chômage sont plus élevés dans les quartiers défavorisés du croissant pauvre, et ce, quel que soit le niveau de diplôme.
Cette étude ne conteste pas que l’acquisition d’un niveau de formation élevé représente une utilité individuelle qui accroît les chances d’accéder à un emploi. En revanche, elle montre que cette évolution qui atteste d’une augmentation des chances ne produit pas une amélioration globale en terme d’accès à des places. L’auteur souligne que l’idée selon laquelle "la formation est la meilleure réponse à la question du chômage et du sous-emploi apparaît insuffisante".
Si l’on ramène cette analyse à la problématique des places et des chances, on peut considérer que cette étude postule l’existence de discriminations induites par un "effet de lieu". Ce dernier constituerait un argument en faveur d’une position appelant les pouvoirs publics à intervenir davantage pour augmenter les chances des personnes résidant dans ces quartiers vulnérables. Le modèle des chances s’en trouverait ainsi conforté du moins pour ce qui concerne la lutte contre les discriminations.
Cependant, cette analyse montre également la limite et "les insuffisances" d’une politique d’augmentation des chances qui ne donnerait pas lieu à une amélioration de l’accès aux places liées au marché de l’emploi ainsi qu’à une diminution des écarts entre les positions sociales, dimension centrale dans le modèle des places. Cette situation est d’autant plus problématique que la Région de Bruxelles-Capitale semble caractérisée par une dynamique économique relativement favorable [10].
Au regard des pratiques associatives
Si les associations soutenues dans le cadre du décret contribuent à la réalisation d’une politique de distribution des chances, par le renforcement des capacités individuelles des personnes, il semble évident [11], à première vue, qu’elles ne disposent pas des leviers pour intervenir directement sur des enjeux liés aux inégalités de revenus et de conditions de vie qui constituent, comme on l’a vu, une des finalités principales de la justice des places. Dès lors, sont-elles réellement impuissantes à participer à la construction d’une société plus solidaire ? Doivent-elles renoncer à construire des consciences citoyennes capables d’œuvrer à l’avènement d’une société plus solidaire ?
Le sociologue Abraham Franssen s’est intéressé aux effets induits par la transformation des modalités d’intervention de l’Etat, notamment sur l’identité professionnelle des travailleurs sociaux. En s’appuyant sur l’analyse des politiques dites d’activation, il soutient que ces dernières ont provoqué des perturbations tant sur les pratiques des intervenants sociaux que sur leur identité professionnelle. Ces politiques ont institué un nouveau mode de définition et de désignation des destinataires de l’aide sociale, car les dispositifs sur lesquels elles se sont appuyées insistent davantage sur la responsabilisation des bénéficiaires de l’aide sociale et sur le renforcement de leur autonomie [12].
En opérant ce type de prise en compte de la subjectivité, ces dispositifs sont façonnés de manière à faire bouger les gens, dans le sens de l’activation et non plus de la stabilisation. Dans ce cadre, les intervenants sociaux doivent déployer des stimulations à l’adresse des demandeurs de l’aide sociale, afin de favoriser leur mobilité. Selon Donzelot [13], à travers cette mise en mouvement, ces politiques sociales ont pour vocation d’inscrire les individus dans le jeu de la compétition, laquelle doit être alimentée par le travail social et non déforcée par lui. Les travailleurs sociaux doivent alors composer avec des contraintes et des injonctions qui ne vont pas nécessairement de pair avec les valeurs et les représentations qui structurent leurs identités professionnelles. La description de ces situations fait parfois au registre de la plainte laquelle exprime, quand il ne s’agit du sentiment d’impuissance à agir sur les causalités de l’exclusion, un malaise [14], identifié par plusieurs chercheurs, à devoir assumer des registres différents, voire inconciliables (contrôle ou aide).
Pourtant, face à ces désarrois du travail social, dont il faut situer en partie l’origine dans des stratégies politiques qui méritent une déconstruction critique14, Abraham Franssen identifie ce qu’il qualifie comme "l’épaisseur du jeu social" [15] en vertu de laquelle celles et ceux qui mettent en œuvre ces dispositifs développent "des résistances et des ruses" [16]. Ces dernières sont essentielles car elles leur permettent d’établir une cohérence interne (en terme de conscience individuelle) et externe (satisfaire aux exigences liées à leur mandat professionnel).
Cette "épaisseur du jeu social" peut être envisagée d’une autre manière. La thèse de Franssen soutient que la mise en œuvre de ces dispositifs, dédiés à la mobilité des individus, participe d’un ensemble d’opérations visant la production des subjectivités. Le travail associatif n’échappe pas à la règle : par les biais des actions qu’il déploie, il met également en œuvre cette "fabrique du sujet" [17].
Perspective constructiviste
Les travailleurs sociaux manipulent des dispositifs complexes constitués d’éléments de nature hétérogène, d’outils techniques, administratifs, de théories professionnelles liées à l’exercice de leur profession. Si tous ces éléments, auxquels s’ajoute leur identité personnelle, concourent à la fabrication de subjectivités (y compris la leur), il nous semble qu’une question fondamentale mérite d’être posée : quelle est l’intention qui préside à la mise en œuvre de ces dispositifs ? Quelles subjectivités cherchent-ils à produire ? De quoi, sont-elles composées ? Quel est le contexte sociétal normatif que sous-tendent ces dispositifs et dans lequel ces subjectivités sont appelées à vivre et habiter ? Comment ces dispositifs accueillent-ils leurs destinataires ? Font-ils place à leurs identités culturelles ?
L’associatif représente peut-être, et dans certains cas, un espace tiers, situé entre les institutions traditionnelles de l’Etat et la sphère des socialisations primaires dont parle Axel Honneth. Il peut offrir à des individus des possibilités de réaménagements et de reconstruction identitaire. De la sorte, les dispositifs associatifs peuvent réaliser des actions qui ne témoignent pas d’un aveuglement devant les différences. Au contraire, il s’agit bien d’une certaine forme de curiosité pour les composantes identitaires des personnes. Ainsi en va-t-il de ces pratiques interculturelles dans lesquelles les participants sont acceptés à partir de la manière dont ils choisissent de se définir.
Au bénéfice des plus désavantagés
Nous avons pensé qu’il était important d’interpeller les associations sur ces questions, lesquelles mettent en évidence que le travail social, par le dispositif sur base duquel il se déploie, n’est pas sans lien avec la construction politique de la réalité sociale.
A travers les processus de cohésion sociale qu’ils développent avec celles et ceux qui participent à leurs actions (des primo arrivants, des apprenants alpha, des adolescents en retard scolaire, des habitants isolés), quel est le modèle de justice sociale que les travailleurs sociaux engagent dans leur pratique professionnelle ? Celui d’une société compétitive ? Celui d’une société de la solidarité ? N’y a t’il pas moyen de conjuguer, dans la mise en œuvre concrète des dispositifs de cohésion sociale, une conscience lucide des effets de la rareté liée à l’accès aux places, aux emplois et à certains biens et fonctions avec le souci de fabriquer des sujets citoyens capables de développer des dynamiques de solidarité ? Autant de questions qui s’adressent à l’identité professionnelle des opérateurs de ces politiques publiques dites correctives qui se référent aux finalités de l’égalité des chances pour poser leur légitimité.
A partir des témoignages recueillis dans le cadre de nos missions de centre d’appui à la politique de cohésion sociale, nous formulerons l’hypothèse que le travail associatif s’adresse aussi à des individus qu’il est intéressant d’envisager, à plus d’un titre, comme des citoyens, avec lesquels il s’agit de construire, à l’échelle d’un quartier ou à celle de notre ville région, un devenir commun. Si par la cohésion sociale, il s’agit de faire société, il n’est pas interdit de penser que les acteurs associatifs entendent contribuer, dans le cadre des priorités orientant le second quinquennat du décret, à l’établissement d’une société plus solidaire.
En nous appuyant sur les analyses que nous avons développées, nous sommes enclins à penser que la conception de la justice sociale qui privilégie les chances est essentiellement centrée sur la réussite individuelle des plus désavantagés. Ce faisant, les politiques publiques qui se réfèrent à ce principe sont généralement structurées de manière à lutter contre les obstacles qui empêchent cette mobilité, laquelle doit être couronnée, au terme d’une compétition équitable qui consacre les plus méritants. L’insuffisance de cette théorie des chances tient à ce que, dans certains de ses usages, elle semble prendre acte avec une certaine fatalité de ce que la société est un système de coopération au service de la compétition entre les individus.
Cette justice à laquelle prétend ce modèle nous semble pourtant incomplète si elle n’est pas adossée à une autre justice, au nom de laquelle les institutions démocratiques doivent œuvrer de façon à amoindrir les distances entre les positions sociales. Car si les chances supposent une compétition organisant l’accès des plus méritants aux places et aux fonctions, pour que ces inégalités soient justes, elles doivent l’être au bénéfice des plus désavantagés. Cette condition que John Rawls a théorisée dans son principe de différence, est précisément prise en considération dans le modèle de justice sociale des places. Cette idée est à notre avis illustrée par l’étude de Gilles Van Hamme [18] à laquelle nous avons fait allusion. Des chances sans des places, c’est le règne d’une compétition qui assujettit la solidarité aux impératifs de la concurrence. Dans ce contexte, il n’y a qu’un pas pour inviter les associations de la société civile à fabriquer des compétitifs méritants.
Alexandre Ansay est Coordinateur du CRAcs, Centre régional d’appui à la cohésion sociale
Notes
[1] Ces deux éléments constituent ce que Rawls désigne comme les "circonstances de la justice". John Rawls, Théorie de la justice, Edition du Seuil, Paris, 1997, p. 159.
[2] John Rawls, Théorie de la justice, Edition du Seuil, Paris, 1997, p. 30.
[3] Ibidem, p. 115.
[4] Expression que Philippe Van Parijs a traduit par "l’égalité équitable des chances". Philippe Van Parijs, Ethique économique et sociale, Edition Repères, La Découverte, Paris, 2003, p. 58.
[5] Will Kymlicka, Les théories de la justice, une introduction, La Découverte, Paris, 2003, p. 67.
[6] François Dubet, Les chances et les places, La République des idées, Edition du Seuil, Paris, 2012.
[7] Jacques Donzelot, La ville à trois vitesse, Editions de la Villette, Paris, 2009, p. 36.
[8] Ibidem, p. 37.
[9] L’auteur ne semble pas établir de distinctions en les termes de formation et de qualification. Il s’est référé aux titres obtenus (certificat de base, CESI, CESS, supérieur non universitaire et universitaire).
[10] Gilles Van Hamme, Isaline Wertz, Valérie Biot, "La croissance économique sans le progrès social : l’état des lieux à Bruxelles", Brussel Studies, n° 48, 28 mars 2011, pp. 16-17.
[11] Cependant, cette affirmation doit être relativisée car le travail associatif, lorsqu’il est orienté sur la défense des droits sociaux fondamentaux, participe à la composante du modèle des places qui a trait à la protection des acquis sociaux. Nous n’avons pas trouvé dans l’étude de Dubet de passages qui corroborent cette hypothèse selon laquelle la société civile par le biais des opérateurs associatifs contribue à cette justice des places.
[12] "… surtout, il s’agirait désormais d’une modalité conditionnée et conditionnelle. L’octroi d’un minimum de revenus d’existence, qui serait désormais qualifié de "revenu d’intégration", ne se justifierait que comme la contrepartie à la disponibilité et à la disposition du demandeur d’aide sociale à accepter un "emploi adapté" ou du moins à s’engager dans un projet d’intégration sur le marché de l’emploi… D’une responsabilité collective face aux risques encourus par les individus, on glisse vers une stigmatisation de la responsabilisation individuelle." Abraham FRANSSEN, "Le sujet au cœur de la nouvelle question sociale", La Revue Nouvelle, décembre 2003, p. 25.
[13] "Comment donc l’activer pour que la protection ne signifie pas la fuite hors de la compétition mais une aide à l’engagement dans celle-ci ?", Jacques Donzelot, "Le social de compétition", Revue Esprit, Paris, novembre 2008, p. 58.
[14] "Le thème du "malaise" est présent au sein de ces univers professionnels, de même que le constat d’un rôle devenu plus complexe et plus flou, au gré des attentes et des besoins hétérogènes de leurs publics (clients, bénéficiaires, usagers, …), des redéfinitions réformatrices des finalités et des modalités de leurs missions, des rationalisations gestionnaires auxquelles ils sont soumis, des nouveaux paradigmes (de travail en réseau, de l’insertion, de la gestion des risques, de la bonne gouvernance…), en vogue dans l’interchamp de l’intervention sociale." Luc Van Campenhoudt, Jean Michel Chaumont, Abraham Franssen, "La méthode d’analyse en groupe", Dunod, Paris, 2005, p. 14.
[15] Abraham Franssen, "De la critique de l’activation à la démocratisation de l’action sociale", revue Politique, septembre 2008, p. 75.
[16] Ibidem, p. 47.
[17] Ibidem, p. 12.
[18] Lire "Bruxelles : douloureuse mise à l’épreuve du modèle des chances", par P. Marissal, J. Unger, G. Van Hamme, dans ce dossier.
[2] John Rawls, Théorie de la justice, Edition du Seuil, Paris, 1997, p. 30.
[3] Ibidem, p. 115.
[4] Expression que Philippe Van Parijs a traduit par "l’égalité équitable des chances". Philippe Van Parijs, Ethique économique et sociale, Edition Repères, La Découverte, Paris, 2003, p. 58.
[5] Will Kymlicka, Les théories de la justice, une introduction, La Découverte, Paris, 2003, p. 67.
[6] François Dubet, Les chances et les places, La République des idées, Edition du Seuil, Paris, 2012.
[7] Jacques Donzelot, La ville à trois vitesse, Editions de la Villette, Paris, 2009, p. 36.
[8] Ibidem, p. 37.
[9] L’auteur ne semble pas établir de distinctions en les termes de formation et de qualification. Il s’est référé aux titres obtenus (certificat de base, CESI, CESS, supérieur non universitaire et universitaire).
[10] Gilles Van Hamme, Isaline Wertz, Valérie Biot, "La croissance économique sans le progrès social : l’état des lieux à Bruxelles", Brussel Studies, n° 48, 28 mars 2011, pp. 16-17.
[11] Cependant, cette affirmation doit être relativisée car le travail associatif, lorsqu’il est orienté sur la défense des droits sociaux fondamentaux, participe à la composante du modèle des places qui a trait à la protection des acquis sociaux. Nous n’avons pas trouvé dans l’étude de Dubet de passages qui corroborent cette hypothèse selon laquelle la société civile par le biais des opérateurs associatifs contribue à cette justice des places.
[12] "… surtout, il s’agirait désormais d’une modalité conditionnée et conditionnelle. L’octroi d’un minimum de revenus d’existence, qui serait désormais qualifié de "revenu d’intégration", ne se justifierait que comme la contrepartie à la disponibilité et à la disposition du demandeur d’aide sociale à accepter un "emploi adapté" ou du moins à s’engager dans un projet d’intégration sur le marché de l’emploi… D’une responsabilité collective face aux risques encourus par les individus, on glisse vers une stigmatisation de la responsabilisation individuelle." Abraham FRANSSEN, "Le sujet au cœur de la nouvelle question sociale", La Revue Nouvelle, décembre 2003, p. 25.
[13] "Comment donc l’activer pour que la protection ne signifie pas la fuite hors de la compétition mais une aide à l’engagement dans celle-ci ?", Jacques Donzelot, "Le social de compétition", Revue Esprit, Paris, novembre 2008, p. 58.
[14] "Le thème du "malaise" est présent au sein de ces univers professionnels, de même que le constat d’un rôle devenu plus complexe et plus flou, au gré des attentes et des besoins hétérogènes de leurs publics (clients, bénéficiaires, usagers, …), des redéfinitions réformatrices des finalités et des modalités de leurs missions, des rationalisations gestionnaires auxquelles ils sont soumis, des nouveaux paradigmes (de travail en réseau, de l’insertion, de la gestion des risques, de la bonne gouvernance…), en vogue dans l’interchamp de l’intervention sociale." Luc Van Campenhoudt, Jean Michel Chaumont, Abraham Franssen, "La méthode d’analyse en groupe", Dunod, Paris, 2005, p. 14.
[15] Abraham Franssen, "De la critique de l’activation à la démocratisation de l’action sociale", revue Politique, septembre 2008, p. 75.
[16] Ibidem, p. 47.
[17] Ibidem, p. 12.
[18] Lire "Bruxelles : douloureuse mise à l’épreuve du modèle des chances", par P. Marissal, J. Unger, G. Van Hamme, dans ce dossier.







