Juin 2012 | n° 304 | Chiche !
Vraiment complexe, le développement ?
L'idée centrale du développement voulait, à l’origine, qu'étant plus avancé, et fort de la connaissance de la succession des étapes, le Nord pouvait accélérer ou bien aider à accélérer le processus dans les autres continents. Or, bien entendu, le développement du Nord ne s'est pas déroulé ainsi : personne n'avait modélisé la révolution industrielle ou le système capitaliste avant de les réaliser.
Depuis environ deux siècles, l’humanité a tenté ici où là de maitriser le développement, d’amener pays et régions vers un certain type de fonctionnement, d’organisation. Au XIXe siècle, apparaît en Europe l’idée que l’histoire a un sens qui va, en quelque sorte, de l’animalité primitive à la maîtrise totale du monde par les hommes grâce à leurs connaissances scientifiques. Les pays les plus proches de la "fin de l’histoire" sont considérés comme plus développés, plus accomplis que les autres [1]. Tout un dégradé de situations qui va des moins développés aux plus "proches" du "Nord" - au sens du développement – peut-être constitué [2]. Et on retrouve ce dégradé sous forme plus ou moins "objectivée" dans les classements mondiaux et la classification par groupe de pays qui en est faite (cf. le classement de l’OCDE qui va des pays les plus avancés aux moins avancés, en passant par des groupes contrastés, tout cela à partir de chiffres qui sont plus ou moins parlants ; ou bien classement de l’IDH (indice de développement humain) par pays).
Le développement pensé comme évolution
L’histoire du développement compte plus de soixante années d’expériences diverses dans la foulée de la Deuxième Guerre mondiale– si on exclut la colonisation comme première tentative d’instaurer un mode de développement – dont les quarante dernières années extrêmement riches en tentatives. Or, elles se sont confrontées à une difficulté : tout bouge en même temps. L’exode rural consécutif aux diverses tentatives de développement en est un exemple : lorsque des essais de modernisation provoquent un exode rural, c’est l’ensemble du fonctionnement d’un pays, voire d’une région qui change. Tous les équilibres se modifient ensemble. Il ne suffit donc pas de préconiser d’agir sur une variable (massifier l’éducation, par exemple) pour régler une situation d’exode rural.
C’est une des formes courantes sous laquelle la complexité est apparue lors de différentes tentatives de développement. Parler de complexité est aujourd’hui, et depuis quelques années déjà, une sorte de leitmotiv qui revient sous toutes les formes possibles. Avant d’aller plus loin, il nous faut donc préciser ce que nous entendons par complexité.
Pour nous, complexité ne signifie pas "trop de choses à prendre en compte" ou "trop d’informations à traiter". La complexité n’est pas un degré de difficulté, par opposition à une forme de simplicité : un système est dit complexe quand ses interactions modifient les règles qui les régissent elles-mêmes. C’est un système où jouer modifie les règles du jeu. Par conséquent, ces systèmes ne sont ni maîtrisables ni prévisibles.
Loin d’un avis ou d’une opinion personnelle, cette donnée apparaît peu à peu dans tous les domaines de la vie pendant le XXe siècle. On la retrouve en premier lieu dans les sciences dites "dures" (mathématique, physique, biologie). Pourtant, c’est justement sur elles que reposait la tâche de rendre le monde transparent, simple et maîtrisable [3].
Nos situations de vie ne sont pas maîtrisables, car "agir" produit des interactions impossibles à maîtriser. Elles ne sont pas plus prévisibles car passer d’une situation à une autre nous emmène juste vers d’autres fonctionnements tout aussi complexes que les précédents.
On pourrait croire que, cette affirmation rend toute action vaine ou arbitraire. Il n’en est rien. Elle invite plutôt à trouver le sens d’une action en situation : le sens d’une action n’est décelable qu’en situation. Ainsi, il est juste que les Palestiniens soient libres... Non pas pour ce qu’ils pourront faire de leur État, mais parce qu’aujourd’hui, il est juste qu’ils soient libres. Il est impossible de maîtriser toutes les implications de cette liberté ou de prévoir avec certitude la forme qu’elle prendra. Mais, cela ne nous empêche pas de les soutenir maintenant.
Équilibres simples ou équilibre complexes
Dans ses remarquables travaux sur les théories du développement, le sociologue Guy Bajoit a non seulement synthétisé des réponses à des questionnaires sous forme de modèles de développement, mais il a également amené une approche critique riche et intéressante sur l’inefficacité et les limites des modèles proposés [4]. Des causes qu’il cite pour expliquer les échecs (relatifs), nous parlerons de deux qui nous intéressent ici : celle de l’omniprésence de l’idéologie, et celle de la simplification des lectures des problèmes de développement, aussi bien chez les acteurs du développement eux-mêmes que chez les sociologues, économistes et autres, travaillant sur ces questions.
A la première raison, nous proposons d’avoir une lecture débarrassée de l’idéologique jusqu’à un certain point [5]. À la seconde raison, nous proposons de donner un contenu concret à la complexité que des acteurs qui réfléchissent ou agissent dans le monde du développement mettent en avant. En effet, souvent, la complexité est reconnue comme une approche manquante, sans pour autant lui donner un sens concret et spécifique aux questions du développement. Ainsi, Bajoit dit qu’" il est temps de prendre de la distance vis-à-vis de tous ces modèles et théories. Et il faut commencer par reconnaître l’immense complexité de cette question et cesser de la simplifier. Faute de quoi, nous continuerons à écrire des livres et à organiser des colloques qui ne serviront à rien ! Dire d’un phénomène qu’il est complexe signifie qu’il faut le considérer à la fois dans toutes ses dimensions, même (et surtout) si celles-ci sont contradictoires. Or, il en va bien ainsi du processus de développement. Toutes les raisons que les sociologues et les économistes ont invoquées jusqu’ici, pour expliquer l’absence ou l’insuffisance de dynamisme de certaines sociétés, sont vraies ensemble, et doivent donc être considérées dans leur articulation et leurs contradictions." [6] Et dans l’article cité, il développe une vision de la complexité intéressante et qui est, selon nous, une première pierre. Nous tentons, dans le présent article, de continuer à alimenter la réflexion pour que d’autres pierres puissent être amenées.
Il est important de préciser que, partant des réflexions de Guy Bajoit, nous comptons prendre une direction légèrement différente concernant une approche de la complexité ; ceci nous semble indispensable pour deux raisons qui se rejoignent : la première est l’aspect statique de l’approche complexifiante qu’il décrit (même si, évidemment, l’aspect dynamique y est sous-jacent et implicite) ; la seconde est essentiellement due aux caractères "linéaire" et "découplant" de son approche. Si nous désirons détailler ces deux critiques, nous serons obligés de renvoyer vers les valeurs guides qu’il propose. Prises ensemble – et partant de l’approche – ça se décline comme suit : six valeurs guides – sur lesquelles il serait nécessaire d’agir – sont mises en avant, de façon découplée ; à chaque valeur guide, correspond une tension ; par exemple à la valeur guide "le bien-être matériel" correspond la tension "faire croître et diversifier la production de richesses" vs. "veiller à leur répartition équitable". Il propose d’agir sur cette tension en mettant le curseur là où il semble nécessaire à un moment donné dans un lieu donné. Avec, probablement et implicitement, des formes de régulation, dans le temps : on ferait plus ou moins croître la production de richesses à certains moments, et on veillerait plus ou moins à une répartition équitable à d’autres moments. Mais, selon nous, agir sur cette valeur guide entraîne forcément des déplacements de curseurs pour d’autres valeurs guide : par exemple, la répartition équitable ou non des richesses peut agir indirectement sur la valeur guide " contrat social " ou bien encore celle du "sens culturel". Il est assez facile de voir cela pour d’autres valeurs guides encore. On peut donc émettre une hypothèse forte concernant ces valeurs guides, vues comme des variables à ajuster dans les problèmes de développement : elles ne peuvent être ajustées séparément et de manière découplée car elles agissent continuellement les unes sur les autres.
Conditions d’un développement dans la complexité
Dans une tentative d’ajouter des éléments de complexité dans les questions de développement, nous formulons ci-après un ensemble – non complet – de conditions sans lesquelles toute action de développement serait vaine. À la suite de Guy Bajoit dans l’article cité, et sans rentrer dans les discussions parfois intéressantes sur les termes "développement" et "durable" et l’oxymore que cela peut constituer [7], nous choisissons d’énoncer ces conditions sous forme de conditions nécessaires.
Il n’y a pas de développement durable si...
On ne prend pas en compte l’expérience, le savoir des gens qui habitent une situation. Tout simplement parce que cette expérience ne se résume pas à quelques savoirs qu’on pourrait énumérer. Elle intègre des pratiques concrètes qui rendent possible la vie à cet endroit. Leibniz (philosophe mathématicien du XVIIe siècle) expliquait qu’il y a une différence entre ce qui est possible et ce qui est compossible. La différence étant que, parmi les choses qui sont possibles, toutes ne sont pas possibles en même temps. Selon l’exemple donné par Leibniz, on peut envisager un monde dans lequel Jules César n’a pas franchi le fleuve Rubicon avec ses légionnaires en armes. C’est parfaitement possible, mais ce n’est pas compossible avec le monde dans lequel nous vivons. L’expérience apporte le savoir qu’une "certaine manière de faire" est compossible dans une situation donnée. Bien entendu, il ne s’agit pas de figer les choses et de sacraliser l’expérience. Mais toute tentative de développement qui n’en tiendrait pas compte, qui en perdrait toute la richesse, qui se bornerait au regard du simple possible, ne pourrait qu’être destructrice. Dit autrement, l’expérience est un des éléments permettant de saisir la complexité, car elle apporte un savoir sur les pratiques qu’on sait compossibles dans une situation complexe concrète.
On ne prend pas en compte l’expérience, le savoir des gens qui habitent une situation. Tout simplement parce que cette expérience ne se résume pas à quelques savoirs qu’on pourrait énumérer. Elle intègre des pratiques concrètes qui rendent possible la vie à cet endroit. Leibniz (philosophe mathématicien du XVIIe siècle) expliquait qu’il y a une différence entre ce qui est possible et ce qui est compossible. La différence étant que, parmi les choses qui sont possibles, toutes ne sont pas possibles en même temps. Selon l’exemple donné par Leibniz, on peut envisager un monde dans lequel Jules César n’a pas franchi le fleuve Rubicon avec ses légionnaires en armes. C’est parfaitement possible, mais ce n’est pas compossible avec le monde dans lequel nous vivons. L’expérience apporte le savoir qu’une "certaine manière de faire" est compossible dans une situation donnée. Bien entendu, il ne s’agit pas de figer les choses et de sacraliser l’expérience. Mais toute tentative de développement qui n’en tiendrait pas compte, qui en perdrait toute la richesse, qui se bornerait au regard du simple possible, ne pourrait qu’être destructrice. Dit autrement, l’expérience est un des éléments permettant de saisir la complexité, car elle apporte un savoir sur les pratiques qu’on sait compossibles dans une situation complexe concrète.
Il n’y a pas de développement durable si...
On n’arrive pas à penser la technique. L’idée que l’histoire avait un sens a été remplacée, en partie, par la croyance que la technique peut résoudre tous nos problèmes ; que, avec sa puissance, tout est possible. Aujourd’hui, c’est, parfois, au nom de l’efficacité du savoir technique que se légitime l’humanitaire dans le Sud, l’État social actif dans le Nord et le management... partout. La complexité est utilisée comme excuse pour attribuer tout le pouvoir aux experts, aux techniciens. Pourtant, ce que les experts seuls ne peuvent justement pas penser ni prendre en compte dans leurs actions est la complexité.
Avec cette approche technicienne disparaît l’expérience. Celles qui existent encore sont marginalisées, méprisées, réduites au rang de folklore [8]... car perçu comme manquant d’efficacité. De plus, toute recherche, toute expérimentation dont l’application n’est pas immédiate, dont l’objectif n’est pas fixé à l’avance, sont dépourvues de pertinence à leurs yeux. Penser la technique signifie, entre autres choses, penser aussi en termes de compossible, nous placer aussi dans des évolutions issues de la longue durée. Les choix techniques ne sont pas en pure "positivité". Lorsqu’aujourd’hui la technique nous permet de semer en Argentine [9] des zones gigantesques de soja transgénique, arrosées de pesticides qui éliminent tout autre forme de vie dans les champs, on ne se pose pas la question de savoir si un tel type de technique est compossible, c’est-à-dire de savoir s’il ne va pas tout détruire à court terme. Dans quelles dynamiques rentre-t-elle ? Quelles dynamiques détruit-elle ? On constate juste des résultats qu’on s’empresse d’évaluer sous un angle si étroit et simpliste que cette technique semble efficace. Or, ces évaluations sont centrées sur une efficacité linéaire propre à l’approche technicienne : le transgénique produit plus et, par conséquent, toutes ses efficacités indésirables sont laissées de côté et cela empêche de valoriser celle d’autres types d’agriculture. Dans l’approche technicienne, on neutralise le terrain pour supprimer la complexité... mais c’est pour la retrouver plus redoutable, à une échelle plus large. Dans notre société, sa puissance atteint un tel niveau que tout ce qui est techniquement possible est réalisé. Nous restons persuadés que nous la maîtrisons parce que nous la fabriquons. Or, à l’instar du langage, qui n’existe pas sans les hommes et qui possède un développement autonome à l’évolution immaîtrisable, la technique existe comme une sphère autonome.
On n’arrive pas à penser la technique. L’idée que l’histoire avait un sens a été remplacée, en partie, par la croyance que la technique peut résoudre tous nos problèmes ; que, avec sa puissance, tout est possible. Aujourd’hui, c’est, parfois, au nom de l’efficacité du savoir technique que se légitime l’humanitaire dans le Sud, l’État social actif dans le Nord et le management... partout. La complexité est utilisée comme excuse pour attribuer tout le pouvoir aux experts, aux techniciens. Pourtant, ce que les experts seuls ne peuvent justement pas penser ni prendre en compte dans leurs actions est la complexité.
Avec cette approche technicienne disparaît l’expérience. Celles qui existent encore sont marginalisées, méprisées, réduites au rang de folklore [8]... car perçu comme manquant d’efficacité. De plus, toute recherche, toute expérimentation dont l’application n’est pas immédiate, dont l’objectif n’est pas fixé à l’avance, sont dépourvues de pertinence à leurs yeux. Penser la technique signifie, entre autres choses, penser aussi en termes de compossible, nous placer aussi dans des évolutions issues de la longue durée. Les choix techniques ne sont pas en pure "positivité". Lorsqu’aujourd’hui la technique nous permet de semer en Argentine [9] des zones gigantesques de soja transgénique, arrosées de pesticides qui éliminent tout autre forme de vie dans les champs, on ne se pose pas la question de savoir si un tel type de technique est compossible, c’est-à-dire de savoir s’il ne va pas tout détruire à court terme. Dans quelles dynamiques rentre-t-elle ? Quelles dynamiques détruit-elle ? On constate juste des résultats qu’on s’empresse d’évaluer sous un angle si étroit et simpliste que cette technique semble efficace. Or, ces évaluations sont centrées sur une efficacité linéaire propre à l’approche technicienne : le transgénique produit plus et, par conséquent, toutes ses efficacités indésirables sont laissées de côté et cela empêche de valoriser celle d’autres types d’agriculture. Dans l’approche technicienne, on neutralise le terrain pour supprimer la complexité... mais c’est pour la retrouver plus redoutable, à une échelle plus large. Dans notre société, sa puissance atteint un tel niveau que tout ce qui est techniquement possible est réalisé. Nous restons persuadés que nous la maîtrisons parce que nous la fabriquons. Or, à l’instar du langage, qui n’existe pas sans les hommes et qui possède un développement autonome à l’évolution immaîtrisable, la technique existe comme une sphère autonome.
Il n’y a pas de développement durable si...
On pense uniquement en terme de normalité. Le développement ne peut être vu comme une évolution normale. Qui peut imaginer qu’au bout du compte, tous les pays du monde sont amenés à ressembler à la Suède ou à l’Allemagne [10] ? Le développement diffère de l’évolution d’une chrysalide en papillon. Il faut penser ce qui, dans une situation concrète, permet d’augmenter la puissance d’agir. On s’éloigne de la norme pour inventer une forme d’appropriation de ce qui nous affecte dans les situations où nous vivons ; des devenirs singuliers et non des mises en conformité. Penser en terme de norme est une abstraction et le développement devrait, au contraire, être une territorialisation.
On pense uniquement en terme de normalité. Le développement ne peut être vu comme une évolution normale. Qui peut imaginer qu’au bout du compte, tous les pays du monde sont amenés à ressembler à la Suède ou à l’Allemagne [10] ? Le développement diffère de l’évolution d’une chrysalide en papillon. Il faut penser ce qui, dans une situation concrète, permet d’augmenter la puissance d’agir. On s’éloigne de la norme pour inventer une forme d’appropriation de ce qui nous affecte dans les situations où nous vivons ; des devenirs singuliers et non des mises en conformité. Penser en terme de norme est une abstraction et le développement devrait, au contraire, être une territorialisation.
Il n’y a pas de développement durable si…
On ne sort pas de l’autre tension paralysante énoncée – ici et là – comme obligation de choix entre des alternatives infernales que peuvent être universalisme abstrait et relativisme. Entre les deux, nous choisissons le pluriversalisme – basé sur des invariants anthropologiques – ou encore l’universalisme concret. En effet, le propre d’un système complexe est qu’il trouve les ressources pour sa dynamique dans les multiplicités, les heurts et les conflits qui l’agissent dans des zones floues où les universels concrets sont à construire en situation à partir des enjeux de la situation et des "lieux" d’où parlent les uns et les autres.
On ne sort pas de l’autre tension paralysante énoncée – ici et là – comme obligation de choix entre des alternatives infernales que peuvent être universalisme abstrait et relativisme. Entre les deux, nous choisissons le pluriversalisme – basé sur des invariants anthropologiques – ou encore l’universalisme concret. En effet, le propre d’un système complexe est qu’il trouve les ressources pour sa dynamique dans les multiplicités, les heurts et les conflits qui l’agissent dans des zones floues où les universels concrets sont à construire en situation à partir des enjeux de la situation et des "lieux" d’où parlent les uns et les autres.
Il n’y a pas de développement durable si…
On continue à réfléchir dans des logiques de causalité simple. Un exemple important est celui concernant la réponse aux besoins qui, lorsqu’elle est basée sur la pyramide des besoins de Maslow, est souvent d’une simplicité paraissant cohérente, mais donnant parfois des résultats inefficaces : les exemples en microfinance abondent pour montrer les limites d’une lecture en causalité simple où, observant le manque de ressources financières de pauvres pour réaliser leurs objectifs, l’idée de base a consisté à leur donner la possibilité d’emprunter. Si tout n’est pas à jeter dans les microcrédits et la microfinance en général, les résultats sont loin de ceux annoncés par les prophètes autoproclamés de telles méthodes pour lutter contre la pauvreté [11]. D’ailleurs, la vision du développement comme ensemble de réponses à des besoins nous semble un appauvrissement de l’idée même que nous nous faisons du développement (et serait certainement intenable en tant que tel).
On continue à réfléchir dans des logiques de causalité simple. Un exemple important est celui concernant la réponse aux besoins qui, lorsqu’elle est basée sur la pyramide des besoins de Maslow, est souvent d’une simplicité paraissant cohérente, mais donnant parfois des résultats inefficaces : les exemples en microfinance abondent pour montrer les limites d’une lecture en causalité simple où, observant le manque de ressources financières de pauvres pour réaliser leurs objectifs, l’idée de base a consisté à leur donner la possibilité d’emprunter. Si tout n’est pas à jeter dans les microcrédits et la microfinance en général, les résultats sont loin de ceux annoncés par les prophètes autoproclamés de telles méthodes pour lutter contre la pauvreté [11]. D’ailleurs, la vision du développement comme ensemble de réponses à des besoins nous semble un appauvrissement de l’idée même que nous nous faisons du développement (et serait certainement intenable en tant que tel).
Il n’y a pas de développement durable si…
Les actions proposées ne consistent qu’à apporter des solutions emplâtres "micro locales" qui ont déjà prouvé leurs limites, à des problèmes réels sans envisager la complexité des nouvelles situations qui peuvent en découler. Par exemple, quitte à diminuer un quelconque capital de sympathie potentiel que nous aurions auprès de lecteurs, nous ne pouvons qu’être dubitatifs face aux logiques de constitution de jardins collectifs comme solution pour le développement [12]. Si nous voyons clairement certains intérêts à agir ainsi, entre autres le plaisir de rencontrer ses voisins – si les jardins sont envisagés dans des cadres de voisinage -, le plaisir de manger ce qu’on produit, le plaisir d’occuper son temps dans une action collective de loisirs, nous voyons rarement les portées politiques concrètes de telles actions. Et nous pensons qu’il ne suffit pas d’y "mettre" du politique pour remédier à cet état de fait. Peut-être que le reproche, sincèrement amical, qu’on peut faire à ces expériences est d’être encore dans une vision trop utilitariste. Ils cherchent une solution trop linéaire : prendre en compte un seul élément, sans intégrer d’autres problèmes qui traversent la question de la mal bouffe. Il ne s’agit pas de s’occuper de tous les problèmes du monde en même temps, mais de prendre en compte dans une problématique donnée tous les aspects qui le traversent. Dans ce cas des aspects urbanistiques, économiques (notamment autour du commerce de proximité ou de la distribution) des enjeux liés aux divers quartiers et beaucoup d’autres à découvrir. Or, ces enjeux, il ne suffit pas de les énumérer, il faudrait trouver des pratiques concrètes qui les prennent en compte. C’est pour nous la différence entre l’universel concret territorialisé et le purement local. Entre quelque chose qui ne regarde que ceux qui y participent et un universel concret qui regarde toute la société.
Les actions proposées ne consistent qu’à apporter des solutions emplâtres "micro locales" qui ont déjà prouvé leurs limites, à des problèmes réels sans envisager la complexité des nouvelles situations qui peuvent en découler. Par exemple, quitte à diminuer un quelconque capital de sympathie potentiel que nous aurions auprès de lecteurs, nous ne pouvons qu’être dubitatifs face aux logiques de constitution de jardins collectifs comme solution pour le développement [12]. Si nous voyons clairement certains intérêts à agir ainsi, entre autres le plaisir de rencontrer ses voisins – si les jardins sont envisagés dans des cadres de voisinage -, le plaisir de manger ce qu’on produit, le plaisir d’occuper son temps dans une action collective de loisirs, nous voyons rarement les portées politiques concrètes de telles actions. Et nous pensons qu’il ne suffit pas d’y "mettre" du politique pour remédier à cet état de fait. Peut-être que le reproche, sincèrement amical, qu’on peut faire à ces expériences est d’être encore dans une vision trop utilitariste. Ils cherchent une solution trop linéaire : prendre en compte un seul élément, sans intégrer d’autres problèmes qui traversent la question de la mal bouffe. Il ne s’agit pas de s’occuper de tous les problèmes du monde en même temps, mais de prendre en compte dans une problématique donnée tous les aspects qui le traversent. Dans ce cas des aspects urbanistiques, économiques (notamment autour du commerce de proximité ou de la distribution) des enjeux liés aux divers quartiers et beaucoup d’autres à découvrir. Or, ces enjeux, il ne suffit pas de les énumérer, il faudrait trouver des pratiques concrètes qui les prennent en compte. C’est pour nous la différence entre l’universel concret territorialisé et le purement local. Entre quelque chose qui ne regarde que ceux qui y participent et un universel concret qui regarde toute la société.
Exemple des boucheries halal
Suite à ces hypothèses, nous proposons de réfléchir à quelques problèmes liés au développement qui, posés de façon complexe, peuvent devenir déroutants ou difficiles, mais dans tous les cas amènent une connaissance et une richesse de réflexion et d’action qui nourriront des groupes et la société.
Exemple : "Il n’y a plus que des boucheries de viande halal dans mon quartier, pour les côtes de porc, c’est supermarché ou alors me déplacer très loin. Et puis, égorger ainsi des animaux, c’est plutôt cruel..."
Cet exemple nous paraît parlant. Souvent, il se réduit à des gens qui râlent parce qu’il n’y a plus de boucheries dites traditionnelles près de "chez eux" ou dans leurs quartiers. Or, plutôt que réduire cette question à un affrontement "culturel", civilisationnel ou religieux, plutôt que tenter de fournir une solution purement technique, on peut aussi essayer de voir ce qu’elle implique et ce qu’elle ouvre en termes de perspectives.
Si on applique les conditions proposées précédemment nous avons affaire à six hypothèses nécessaires :
Se baser sur l’expérience des personnes qui habitent une situation.
Partir du savoir des gens, commencer par retrouver ce qu’ils savent sur la question. Quel genre de boucheries existaient précédemment ? Quand ont-elles fermé ? Pourquoi ? Que proposaient-elles comme produits ? Quelle clientèle les fréquentait ? Quand des boucheries halal se sont installées ? Où ? Etc. Et surtout leur proposer de réfléchir à cette autre question : comment cela vous affecte ? Et cela pas seulement au niveau personnel, mais pour la vie dans le quartier. On ne cherche pas à recueillir l’opinion des gens sur la question, mais bien leur savoir sur les rapports qui constituent leur vie. Savoir "comment cela fonctionne" pour pouvoir "agir" dessus.
Partir du savoir des gens, commencer par retrouver ce qu’ils savent sur la question. Quel genre de boucheries existaient précédemment ? Quand ont-elles fermé ? Pourquoi ? Que proposaient-elles comme produits ? Quelle clientèle les fréquentait ? Quand des boucheries halal se sont installées ? Où ? Etc. Et surtout leur proposer de réfléchir à cette autre question : comment cela vous affecte ? Et cela pas seulement au niveau personnel, mais pour la vie dans le quartier. On ne cherche pas à recueillir l’opinion des gens sur la question, mais bien leur savoir sur les rapports qui constituent leur vie. Savoir "comment cela fonctionne" pour pouvoir "agir" dessus.
Penser la technique en vue de construire un autre rapport qu’une soumission.
Cet exemple peut être questionné sous l’angle de la technique dans le type de "production" et d’abattage des animaux. Dans le mode de distribution... etc.
Cet exemple peut être questionné sous l’angle de la technique dans le type de "production" et d’abattage des animaux. Dans le mode de distribution... etc.
Partir de la territorialisation contre une normalisation d’approches de développement.
Refuser de considérer qu’il y a une manière normale de "produire" ou de "consommer" de la viande opposée à des pratiques plus archaïques. Les interdits alimentaires, leur mode de préparations sont d’emblée inscrits dans le social. Aucune raison médicale n’interdit de manger du chien. En Europe, jusqu’il y a peu, la viande chevaline était assez largement consommée. Aucune solution raisonnable ne s’oppose à un quelconque irrationnel qui nous assaille. Pire, poser une solution comme normale n’accouchera que d’une déclaration de guerre pour se débarrasser de ce qui est vu comme anormal ou pathologique. Ou, au mieux, d’une tolérance condescendante.
Refuser de considérer qu’il y a une manière normale de "produire" ou de "consommer" de la viande opposée à des pratiques plus archaïques. Les interdits alimentaires, leur mode de préparations sont d’emblée inscrits dans le social. Aucune raison médicale n’interdit de manger du chien. En Europe, jusqu’il y a peu, la viande chevaline était assez largement consommée. Aucune solution raisonnable ne s’oppose à un quelconque irrationnel qui nous assaille. Pire, poser une solution comme normale n’accouchera que d’une déclaration de guerre pour se débarrasser de ce qui est vu comme anormal ou pathologique. Ou, au mieux, d’une tolérance condescendante.
Penser les situations en termes d’universels concrets.
Les principes universaux ne permettent pas de résoudre cette question. C’est dans la situation qu’il faut inventer les pratiques qui la prennent en compte. Il faut coupler les domaines et lutter contre une logique de réponse simple à des besoins. Ne pas se limiter à fournir au consommateur l’accès à tels ou tels types de viande, mais relever tous les aspects de cette problématique. Il ne faut pas réduire le conflit au simple affrontement de deux imaginaires, mais développer la multiplicité réelle qu’il comporte. Donc non pas simplement communauté contre communauté, mais souligner ses aspects économiques, urbanistiques, politiques, culturels...
Les principes universaux ne permettent pas de résoudre cette question. C’est dans la situation qu’il faut inventer les pratiques qui la prennent en compte. Il faut coupler les domaines et lutter contre une logique de réponse simple à des besoins. Ne pas se limiter à fournir au consommateur l’accès à tels ou tels types de viande, mais relever tous les aspects de cette problématique. Il ne faut pas réduire le conflit au simple affrontement de deux imaginaires, mais développer la multiplicité réelle qu’il comporte. Donc non pas simplement communauté contre communauté, mais souligner ses aspects économiques, urbanistiques, politiques, culturels...
Reconnaître les liens sociaux entre acteurs et partir des liens qui nous traversent et nous font agir pour construire toute action.
Il est difficile de considérer chaque acteur singulier et de les relier par la suite de manière respectueuse. Il faut partir au contraire des liens qui préexistent et qui situent ces acteurs dans la situation. Et se demander alors : comment les gens ont-ils été affectés par la fermeture des boucheries ? Par le fait de se déplacer, ou non, pour acheter du non hallal ? Quelles seraient les conséquences sur la vie d’un quartier du refus d’acheter des denrées dans ses commerces de proximité ?
Imaginons l’implantation forcée de boucheries traditionnellement "belges" (donc a priori non spécialement halal). Quelles en seraient les implications économiques ? Il faudra peut-être les soutenir financièrement, leur trouver une clientèle... Quel type de commerçant accepterait de s’installer dans ces quartiers par simple idéal de mixité ?
Une telle installation aurait également des implications en terme de mobilité entre quartiers, mais aussi en terme politique. On peut aussi lui trouver des conséquences plus philosophiques : pourquoi officialiser un certain rapport du pur et de l’impur ?
Bref, la question dépasse la gestion d’un "équilibre" à trouver, et encore moins à rétablir. Cette question simple à première vue, devient complexe – car tout bouge en même temps... Et c’est précisément ce mouvement qu’il faut réussir à intégrer avant d’expérimenter, et au cours de l’expérimentation, comprendre le mouvement des différents types d’actions et en analyser les effets.
Il est difficile de considérer chaque acteur singulier et de les relier par la suite de manière respectueuse. Il faut partir au contraire des liens qui préexistent et qui situent ces acteurs dans la situation. Et se demander alors : comment les gens ont-ils été affectés par la fermeture des boucheries ? Par le fait de se déplacer, ou non, pour acheter du non hallal ? Quelles seraient les conséquences sur la vie d’un quartier du refus d’acheter des denrées dans ses commerces de proximité ?
Imaginons l’implantation forcée de boucheries traditionnellement "belges" (donc a priori non spécialement halal). Quelles en seraient les implications économiques ? Il faudra peut-être les soutenir financièrement, leur trouver une clientèle... Quel type de commerçant accepterait de s’installer dans ces quartiers par simple idéal de mixité ?
Une telle installation aurait également des implications en terme de mobilité entre quartiers, mais aussi en terme politique. On peut aussi lui trouver des conséquences plus philosophiques : pourquoi officialiser un certain rapport du pur et de l’impur ?
Bref, la question dépasse la gestion d’un "équilibre" à trouver, et encore moins à rétablir. Cette question simple à première vue, devient complexe – car tout bouge en même temps... Et c’est précisément ce mouvement qu’il faut réussir à intégrer avant d’expérimenter, et au cours de l’expérimentation, comprendre le mouvement des différents types d’actions et en analyser les effets.
Des devenirs singuliers
Prendre en compte la complexité des situations dans lesquelles nous vivons ne suppose pas de tomber dans la confusion, ni de laisser la place à "ceux qui savent comment faire". Au contraire, il s’agit de retrouver ce que les habitants d’une situation en savent parce qu’ils y vivent, parce qu’ils sont au centre des relations qui la tissent. L’irruption de la complexité n’engage pas non plus à s’intéresser seulement à soi, ou à soi et à quelques amis. Il est question de retrouver une puissance d’agir, une prise sur le monde. L’universel concret concerne tout le monde. L’irruption de la complexité n’est pas un "désastre", ce n’est pas une mauvaise nouvelle. Elle invalide le savoir valable partout et pour tous, c’est-à-dire le savoir des maîtres, le savoir du pouvoir. Et elle valorise la recherche, l’expérimentation, les rencontres.
En cela, notre proposition vise à réfléchir aux conséquences de la prise en compte de la complexité : peut-être une vigilance et une mobilisation partout et continuelle de ceux qui habitent la situation, une mobilisation à refuser leur soumission à des politiques imposées dont ils ignorent les effets. Et plus elles semblent séduisantes, plus grande devrait être la vigilance. Peut-être cette proposition renferme-t-elle d’autres choses encore : par exemple, l’hypothèse d’un développement considéré non pas comme une évolution normale, mais comme un ensemble de devenirs singuliers (qu’il nous semble nécessaire d’articuler). Nous laissons le soin aux lectrices et aux lecteurs d’imaginer ces devenirs.
Chafik Allal est docteur en Sciences, formateur à ITECO & Guillermo Kozlowski philosophe au CFS (Collectif Formation Société asbl)
Avec nos vifs remerciements envers Cataline Senechal, pour sa relecture attentive.
Avec nos vifs remerciements envers Cataline Senechal, pour sa relecture attentive.
Notes
[1] L’usage du terme développement, pris dans le sens de ces discussions, date seulement de 1949. C’est à partir de l’après-guerre que l’on commence à parler de pays sous-développés et considérés comme à développer... Mais depuis la controverse de Valladolid au XVIe siècle, on commence déjà à parler d’une humanité.
[2] On parlera alors du "Sud", par opposition au "Nord". Ces appellations pas vraiment géographiques (pensez à l’Australie qui fait partie du Nord) et un peu "impropres" constituent un couple infernal qui, d’une certaine façon et pour ces questions de développement, régissent les relations internationales : on parlera alors des relations Nord-Sud. Le livre de Sophie Bessis "L’Occident et les autres" détaille ces appellations et cette forme de définition de l’altérité.
[3] On ne peut revenir dans le cadre de cet article sur l’irruption de la complexité dans les domaines scientifiques, on peut cependant ajouter une remarque et quelques références bibliographiques (proposées en bonus sur www.cbai.be/?pageid=57&idrevue=176). La remarque est que l’irruption de la complexité n’a pas invalidé le savoir scientifique. Elle a apporté certaines limites et permis l’émergence de nouvelles théories.
[4] Dans la revue Antipodes, " Sur le développement ", Antipodes-Outils pédagogiques n° 11, novembre 2010, www.iteco.be.
[5] Ce certain point (point aveugle du cerveau ?) est celui qui touche à la partie de notre identité qui nous façonne profondément.
[6] Ibidem.
[7] Voir à ce propos l’article de Valéry Paternotte " développement durable, stade suprême du développementalisme ", in Antipodes n° 178.
[8] Ce folklore est généralement divisé en deux : le folklore sympathique lorsqu’il est lointain, et le folklore dangereux quand il est musulman...
[9] Que ce soit en Argentine ou dans d’autres pays d’Amérique latine, certains gouvernements n’hésitent pas à prendre des mesures courageuses dans les domaines économique, politique, social, culturel ; il y a pourtant une réelle difficulté à penser les questions liées à la technique et à l’environnement. Il ne s’agit pas, ou pas seulement, d’une mauvaise volonté; mais d’un manque réel de concepts et de pratiques pour s’en occuper.
[10] C’est-à-dire à des pays riches, tristes, violents et disciplinés.
[11] Une fine analyse extrêmement intéressante peut-être trouvée dans La politique de l’autonomie, de Esther Duflo, Ed. Le Seuil, coll. La République des idées, 2010.
[12] Sur les jardins collectifs, lire dans ce dossier l’interview d’A. Sterling, chargé de projets au Début des haricots.







