#353 - septembre/octobre 2020

Espaces de parole, espaces verts

Touchée par le virus, la moitié de la planète est devenue inadaptée à la vie sociale. Du jour au lendemain, il a fallu se replier chez soi. Comment ont réagi les associations qui ont dû aussi quitter le terrain ? Tantôt rustines face à la casse du service public, tantôt créatives pour répondre à des besoins inédits, les équipes ont tenu, vaille que vaille. Voici une mise en valeur d’une souplesse et d’une inventivité à travers le vécu de 7 associations et AMO bruxelloises.

A la périphérie de la vie culturelle – pour ne pas dire en plein désert culturel… C’est dans les quartiers populaires anderlechtois de la Roue, Bizet, les Trèfles que l’AMO Sésame (service d’Aide en Milieu Ouvert) pratique du soutien scolaire et du soutien à la parentalité. “Tout sauf de l’assistanat”, souligne son directeur, Gauvin De Ryck.

 

Le confinement décidé, l’Aide à la Jeunesse a autorisé Sésame à poursuivre son travail, les AMO étant considérés comme “un service essentiel” à la population. “Notre mission est d’être au plus près des jeunes dans le quartier et à l’école pour infléchir le plus tôt possible des comportements de rupture ou de violence. Nous savions que le confinement allait rapidement faire basculer des familles fragilisées économiquement, culturellement, isolées, souvent monoparentales… L’équipe a tout de suite eu envie de continuer à travailler.”

 

Habiter sereinement l’incertitude

 

Aujourd’hui, avec le recul, Gauvin De Ryck considère que son AMO a bien vécu la crise : “Parce que nous avons réussi à donner des réponses concrètes aux familles tout en protégeant les collègues. Tout cela a demandé beaucoup de souplesse, laquelle a permis une résilience qu’on a pu mettre au profit du public. Nous avons développé de nouvelles ressources professionnelles qui nous ont aidés à réagir aux vagues et à habiter sereinement l’incertitude”.

Parmi ses réponses concrètes, en plus de maintenir la permanence en journée, Sésame a aussitôt pris contact avec les familles qu’elle supposait en difficulté – “elles n’auraient pas eu le réflexe de nous appeler d’elles-mêmes”, ajoute le directeur. Tous les revenus qui reposent sur l’économie grise ont cessé de rentrer dès le confinement; c’est ainsi que Sésame a dû répondre à des demandes de colis alimentaires, bien que cela ne fasse pas partie de ses missions.

 

En même temps, l’AMO a dû réagir au décrochage scolaire et à la désocialisation des jeunes. L’équipe qui avait l’habitude de les recevoir les vendredis soirs a transposé ce rendez-vous sur Instagram, histoire de faire le tour des questions et de réactiver une vie de groupe entre les adolescents. Les plus jeunes, grâce à l’organisation d’échanges épistolaires a priori surannés, ont pu coucher sur papier leurs émotions. “On s’est rendu compte qu’ils étaient paniqués à l’idée que leurs parents perdent leur travail, ne puissent plus payer le loyer.”

 

D’emblée suspectés

 

Puis ce fut la mort d’Adil, le 10 avril, dans une course poursuite avec la police pour échapper à un contrôle. Certains se sont reconnus en ce jeune homme de 19 ans. Gauvin De Ryck: “Les jeunes au bas de leur porte sont d’emblée suspectés. Les amendes ont plu – 4 à 6 pour certains ! Et ceux qui ont déjà vécu l’expérience d’humiliation verbale ou physique par la police fuient devant elle.” Cela dans un contexte de sur-occupation des logements, dans une ambiance parfois tendue, dans un quartier en carence d’espaces verts (voir la carte de l’IBGE).

 

“Le bourgmestre et l’échevin de la Jeunesse nous ont invités à une réunion la semaine qui a suivi les émeutes, intéressés de connaître notre avis sur que mettre en place pour pacifier le quartier. Selon nous, la façon même de poser la question révèle un problème de relations entre les jeunes et la police. Il s’agit d’objectiver la situation où des jeunes d’origine maghrébine sont particulièrement ciblés par les contrôles policiers”. L’agora sur Instagram a permis de libérer la parole. Les jeunes ont interrogé les éducateurs. “Ils ont été à la fois étonnés et heureux d’entendre que nous défendions leur droit vis-à-vis de la police alors que la majorité des gens semblent indifférents à cette situation inégalitaire qui se reproduit de génération en génération. Il y a un impensé et une forme d’acceptation chez les jeunes d’autant qu’il n’existait pas d’espace pour en parler. Nous sommes au début d’une réflexion avec eux sur les mesures disproportionnées et le racisme dans la police.”

 

Le sujet est prétexte au lien

 

Autre contexte, autre public: le besoin d’espace de parole a aussi été ressenti au CCLJ (Centre culturel laïque juif). En avril, accompagnée par une psychologue, Muriel Mordenfeld, coach en développement personnel, y a lancé un groupe de parole connecté, autour du Covid et de ses conséquences. 8 participants entre 40 et 75 ans ont suivi les 4 séances organisées jusqu’en juin. “C’était l’inconnu. Nous ne connaissions pas la demande. Lors de la première session, je m’attendais à ce qu’ils parlent de sentiments négatifs par rapport à la pandémie. Or, non. En fait, ils avaient surtout besoin d’échanger. Le sujet était prétexte au lien. Le contact social leur manquait beaucoup. Toutes sortes de ressentis se sont exprimés. C’est d’ailleurs intéressant de voir à quel point on a vécu le confinement différemment. Au-delà de cette période inédite, il existe une demande de groupe de parole : un espace où l’on est écouté en toute confidentialité, sans être interrompu, ni jugé.”

 

Triple défi avec les moyens du bord

 

Mohamed Chbabou, directeur de l’asbl ASE Anneessens, s’est aussi posé la question du contact à rétablir, mais avec un public confronté à des difficultés financières et à un manque d’outils de communication. “Anneessens est un quartier de transit, ce qui, en temps normal, rend déjà la tâche difficile pour tisser un lien durable. Notre présence physique est importante pour renforcer la confiance. Quand cette présence rassurante a été brusquement interrompue, nous nous sommes retrouvés face à un mur.”

 

Triple défi pour le directeur : stimuler son équipe composée en grande partie de bénévoles, assurer la continuité des activités d’alphabétisation et de soutien scolaire, renforcer les connaissances du numérique au plus vite et avec les moyens du bord. “On n’a pu atteindre que 25 % du public alpha qui doit se débrouiller avec les cartes prépayées, faute d’abonnement à Internet. Dans l’équipe, on parle arabe, berbère, espagnol. On a eu du mal à entrer en contact avec les familles pakistanaises, afghanes, tibétaines, puisque le service d’interprétariat était fermé. Les animateurs ont repris l’apprentissage FLE (Français langue étrangère), en envoyant par WhatsApp des fichiers audio avec les exercices, corrections, encouragements.” Mêmes difficultés pour le soutien scolaire: “Les enfants plus âgés utilisant l’ordinateur en priorité, les plus jeunes doivent attendre leur tour ou travaillent sur leur smartphone. Dans les familles nombreuses vivant dans 70 m2, les conditions sont pénibles pour faire ses devoirs à la maison.” D’autant plus que l’enseignement à distance cumule les entraves comme le faible débit, le surplus de travaux scolaires, des parents pas pédagogues qui ne connaissent pas la langue…

 

Cet été, Mohamed Chbabou a perçu un contrecoup auprès de son public: “La frustration demeure, ainsi que la peur en l’avenir. La perte d’espoir ne pourrait avoir qu’un mauvais impact sur la cohésion sociale. Il m’apparaît urgent d’agir contre l’inégalité numérique. Si on est confrontés à de mêmes soucis sanitaires dans l’avenir, tout le monde devrait être équipé.”

 

Une résolution apparemment prise par Molengeek, asbl qui a pour mission de rendre les nouvelles technologies accessibles à tous, avec un focus particulier vers les jeunes en décrochage scolaire. Son programme post-covid est en effet de digitaliser un maximum d’écoles et de permettre à l’élève qui le voudrait de suivre une partie des cours à la maison.

 

Le potentiel du digital…

 

“Dès le confinement, les 24 collègues ont pu rebondir facilement pour télétravailler. Nous étions déjà équipés à la maison, connectés, habitués à travailler sur des dossiers partagés sur le cloud. En 3 jours, nous avons mis en place l’e-learning: 100 étudiants à Molengeek ont pu reprendre les formations depuis la maison”, explique Ibrahim Ouassari, un des cofondateurs. Très vite, ils ont commencé à aider d’autres jeunes que leurs étudiants. Des écoles et des enseignants les ont contactés. “Ils ne s’en sortaient pas. L’école s’était arrêtée du jour au lendemain sans se soucier si les élèves étaient connectés.” Molengeek a formé 200 enseignants en e-learning, qui deviendront eux-mêmes formateurs. L’asbl a aussi lancé un appel au don, médiatisé et entendu par de nombreuses entreprises et des privés. L’équipe a ainsi reconditionné 1.300 ordinateurs pour les jeunes. A l’échelle de toute la Belgique, ils ont touché 120 écoles… travaillant jusqu’à 16h par jour. “Nos solutions partent des citoyens. C’est ce qui explique qu’on arrive à faire avec peu. Mais si on veut généraliser, il faudra une volonté politique. Le matériel ne va pas arriver par miracle”, prévient Ibrahim Ouassari.

 

“Pendant le confinement, la maturité des élèves m’a marqué. Ils n’ont pas utilisé le Covid comme excuse pour ne plus étudier, au contraire. Avant, les profs considéraient le digital comme une menace; aujourd’hui, ils sont conscients du potentiel. L’enseignement à distance partiel peut aider à responsabiliser le jeune, le soutenir dans des rattrapages de matière, lui permettre de réviser.”

 

… et ses limites

 

L’e-learning est aussi un moulin qui renforce les inégalités, la compétition, la marchandisation1, ainsi qu’un mode de communication qui a montré certaines limites dans le monde associatif. Hamel Puissant, formateur au CBAI : “Après deux mois de formation par Zoom, les premiers désistements et expressions d’une certaine lassitude sont apparus dans le groupe. Le déconfinement a permis de reprendre en présentiel, au grand soulagement de tous ! Le virtuel ne remplace pas les interactions physiques et de proximité. Les participants ont critiqué le manque d’interactivité, la diminution des relations entre eux, l’effort de concentration à fournir. Nous avions découvert la fonctionnalité de création de sous-groupes virtuels que nous avons testé, malgré un premier refus de la part d’une grosse partie du groupe, et qui se vérifiera positive dans deux séances qui suivront. Finalement, la plus grosse difficulté pour les participants aura été la mise à l’arrêt de leurs projets en pleine phase de finalisation, au point que pour certains cela signifiera peut-être qu’ils ne présentent pas leur travail de fin de formation devant le jury. Pour d’autres, les visioconférences ont été un stimulus pour reprendre contact avec leurs groupes et/ou poursuivre autrement la fin de leur projet.”

 

Parmi les plus vulnérables

 

Dans ce panorama associatif, il y a aussi les collectifs qui travaillent avec les gens sans abri. Parmi eux, les migrants en transit ou non. Tommaso Tamburello, de la Plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés, relate que la police a chassé les migrants du Parc Maximilien le premier jour du confinement, empêchant des bénévoles de leur servir à souper. “En situation normale, on accueille jusqu’à 350 personnes dans le centre de nuit, avec dîner et petit-déjeuner inclus. En temps de Covid, on a dû mettre en place des mesures spéciales. Dès le 19 mars, on a organisé un hébergement 24h/24 pour que les migrants soient confinés. On a dû réduire le nombre d’occupants de 350 à 280 à cause des nouvelles mesures d’hygiène.” Les autres migrants ont pu être logés via les réseaux de bénévoles de la Plateforme : par petits groupes de 10 à 15 dans des centres d’hébergement du pays, dans des familles d’accueil – mais moins qu’en temps normal.

 

La Plateforme a aussi signé une convention avec deux hôtels à Bruxelles-Ville et Anderlecht jusqu’à la fin de l’été pour héberger une centaine de personnes, grâce à des subsides spéciaux octroyés pendant la crise pour l’hébergement des plus vulnérables. “Nous avons assuré la médiation entre les hébergés et le personnel. Les travailleurs des hôtels ne sont pas des assistants sociaux, ils n’ont pas l’habitude de ce public…”

 

Pérenniser les témoignages

 

Et pour ne pas clore ce coup de sonde dans le secteur social, signalons que l’asbl Rhizome, le Carhop (Centre d’animation et de recherche en histoire ouvrière et populaire), les Archivistes en action ont recueilli les témoignages d’éducateurs des secteurs de la jeunesse et du handicap dès le début du confinement. Josiane Jacoby, coordinatrice du Pôle Mémoire orale au Carhop : “J’ai pu réaliser 6 interviews d’éducateurs. Notre appel a répondu à une pulsion ‘ça me ferait du bien d’en parler’, mais il tombait aussi dans une période où les éducateurs qui, en temps normal, ont déjà des horaires de dingues, étaient au bord de l’épuisement.”

 

L’appel n’est pas terminé puisque le Carhop voudrait aussi recueillir la mémoire du secteur non marchand, intégrant ainsi les maisons de repos, les soins, l’aide à la jeunesse. “Notre ambition est de rendre les témoignages pérennes pour les chercheurs de demain.”

[1] A ce propos, lire l’article de Francine Bolle, “En-s@igner en temps de Covid”.


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