#359 - novembre/decembre

Celui qui ne sait pas d’où il vient ne peut savoir où il va

L’histoire du CBAI, et du CSCIB avant lui, s’est construite dans un contexte de profonds changements de la société belge et des migrations. Après 40 ans, le CBAI est toujours présent et vivace, connu et reconnu par les pouvoirs publics et les associations du secteur. Malgré cette reconnaissance évidente, je souhaite interroger les effets de son institutionnalisation et la pertinence de son approche interculturelle en l’inscrivant dans le temps. Cette interrogation porte aussi sur la capacité à constituer encore un “agitateur” d’idées et de mouvements. Ce regard rétrospectif critique ne constitue en rien une remise en cause du travail quotidien du CBAI et de son équipe ainsi que de ses orientations politiques et institutionnelles. Juste une invitation à la discussion.

Lors de la conférence de presse informant de la création du CSCIB, François Rigaux, premier président du conseil d’administration, déclare le 3 juillet 1981 que la création de cette structure indépendante financée par les pouvoirs publics correspond avec de nombreuses années de décalage à la prise en charge à Bruxelles de la question des immigrés, comme cela a été le cas en 1964 du Service Provincial d’Immigration et d’Accueil de la Province de Liège et du Provinciale onthaaldienst voor Gastarbeiders dans la Province du Limbourg. Mais à la différence de ces deux structures, le CSCIB n’aura pas pour mission d’assurer des permanences juridiques et sociales pour les immigrés. En effet, le CSCIB “n’est pas destiné à accueillir de nouveaux migrants, mais à aider à résoudre les problèmes de ceux qui sont parmi nous et continueront à former une composante essentielle de la population de la capitale” (p. 3). Il doit aussi contribuer à “l’édification d’une société pluriculturelle” (p. 4). Il précise, et ce point est essentiel quarante ans plus tard que les pouvoirs publics ont fait confiance aux immigrés eux-mêmes, puisque la majorité des membres de l’équipe d’alors est composée des principales nationalités étrangères à Bruxelles. En désignant Bruno Ducoli à la tête de cette association, les pouvoirs publics entendent promouvoir son expérience et son expertise de l’action interculturelle qui s’illustre au moins dans deux concepts: promouvoir l’émergence de cadres de l’immigration et construire l’agir interculturel selon son adage « Distinguer sans séparer, unir sans confondre”.

 

Début des années 1980, la fin d’une époque

 

Le CSCIB est créé la même année que le vote de la loi Moureaux réprimant le racisme et un an après le vote de la loi du 15/12/1980 relative à l’accès au territoire, le séjour, l’établissement et l’éloignement des étrangers dont François Rigaux est le principal rédacteur historique. La création du CSCIB correspond à la fin d’une époque celle du large mouvement de soutien aux droits des étrangers, coalisé sous l’appellation “Objectif 82”, revendiquant un statut pour les étrangers, une loi réprimant le racisme et le droit de vote aux élections communales. Les acteurs surtout réunis autour des organisations syndicales et immigrées (syndicalistes et membres des partis politiques des pays d’origine) qui soutiennent la création du CSCIB vont au cours des années 1980 perdre de leur influence. La majeure partie des acteurs de cette période sont des personnes de première génération d’immigrés.

 

 

Dès le début, le CSCIB entend trouver sa place comme association de deuxième ligne et veille à “ne pas se substituer au travail des différentes organisations immigrées et belgo-immigrées”. L’orientation est bien marquée : mettre un place un “outil technique” composé d’interventions, de formations et de diffusion d’information sur la culture des migrants ainsi que les difficultés qu’ils rencontrent à destination des enseignants et des administrations. Pour ce faire, le CSCIB produit des dossiers sur les immigrés, comme la série Lire l’immigration, organise des séminaires, des colloques et, surtout produit un périodique d’information l’Agenda interculturel, devenu l’Imag depuis. Ces activités cherchent à légitimer l’approche interculturelle et développer les instruments de l’action interculturelle.

 

 

Ce n’est que l’analyse rétrospective qui permet de mieux comprendre les changements en cours et comprendre le positionnement du CSCIB dans le champ du soutien à la cause des immigrés. La crise de l’emploi et, surtout, la désindustrialisation de Bruxelles, qui en 1980 est la ville belge qui compte le plus d’ouvriers, vont durement et durablement toucher les populations immigrées qui ont été appelées dans les années 1960 pour soutenir la croissance économique et le développement industriel. L’arrêt officiel de l’immigration de travail en 1974 ne va pas arrêter l’arrivée d’étrangers. Les volumes de regroupements familiaux s’accroissent et ce n’est plus les usines qui se diversifient, mais les quartiers d’habitation et les écoles. Selon les données du recensement de 19811, 8,9 % de la population est étrangère en Belgique. Ce pourcentage est de 25 % à Bruxelles où six nationalités (France, Espagne, Italie, Maroc, Turquie et Grèce) composent la majorité du groupe des étrangers bruxellois. Toutefois, le phénomène le plus important concerne la différence la composition interne : la population belge bruxelloise est plus vieille et celle étrangère très jeune puisque 39 % des personnes moins de 19 ans sont de nationalité étrangère.

 

Former des jeunes cadres de la 2e génération

 

 

Les années 1980 correspondent aussi à la période où tous les acteurs (population belge, populations immigrées et personnel politique) comprennent que les immigrés se fixent définitivement en Belgique faisant émerger le débat sur l’intégration qui sature déjà les débats médiatiques et politiques. Dans le rapport moral de 1981, Bruno Ducoli relève l’importance de la problématique nouvelle que constitue la deuxième génération “qui cumule l’incertitude de la jeunesse d’aujourd’hui et une absence à la fois de référents symboliques et de perspectives”. Ces nouvelles générations constituent à ses yeux le fondement d’un nouvel associationnisme en charge de réinterpréter “expérience des différents voyages”. Le CSCIB élabore rapidement un projet de formation de formateurs à destination des jeunes immigrés engagés dans les organisations immigrées et belgo-immigrés pour en faire des “jeunes cadres”. L’autre initiative importante dans le domaine de l’action culturelle porte sur l’évaluation de l’expérience de l’enseignement multiculturel dans les écoles secondaires auprès des enfants de migrants financée par la Commission européenne.

 

Des jeunes sans repères ?

 

La description de ces nouvelles générations dans les documents du CSCIB pour justifier l’action interculturelle, emprunte trop souvent un vocabulaire définissant les jeunes par des handicaps: ces jeunes seraient anomiques, tiraillés ou sans repères, comme si le double registre culturel constituait en soi un handicap oubliant trop souvent de décrire la violence des racismes ordinaires et institutionnels (singulièrement dans la scolarité) et les rapports de domination vécus par ces jeunesses qui sont systématiquement soumises à des discours d’infériorisation leur rappelant le déficit de légitimité de leur présence, faisant d’eux des enfants illégitimes, pour reprendre les mots d’Abdelmalek Sayad, sociologue franco algérien. En comparaison, ce double registre culturel n’a jamais été relevé pour les enfants des classes sociales favorisées et cosmopolites qui fréquentent les écoles internationales et les écoles européennes à Bruxelles, introduisant un relatif biais interprétatif dans l’approche centrée sur la dimension culturelle.

 

 

Cette tension contradictoire entre, d’une part, action interculturelle et, d’autre part, lutte contre le racisme et la racialisation, présente dès le début du CSCIB, apparaît encore largement dans les débats actuels. Cependant, durant la période qui va de 1981 à 1991, le CSCIB a aussi porté sa voix aux mobilisations contre le refus de certaines communes d’inscrire des étrangers, contre les discours explicitement racistes de la campagne électorale communale de 1982, contre la proposition de la loi Gol (1983) qui prévoyait, entre autres, la politique de retour des immigrés. C’est bien sur le balcon de l’immeuble du CSCIB que se tient les discours de clôture de grande manifestation contre la loi Gol le 8 mai 1983.

 

1991-2001 : le pari de l’interculturel

 

 

À l’occasion de son dixième anniversaire, le CSCIB change de dénomination et devient le CBAI. Ce changement de dénomination a le mérite, selon Bruno Ducoli, d’engager le centre “dans un processus maïeutique quant à la définition du concept d’interculturel lui-même ainsi que des pratiques aptes à préparer la naissance et l’évolution d’une société plurielle et harmonieuse”2. Cette disparition du terme “immigrés” s’explique à l’époque par la connotation toujours plus négative associée à l’immigration et aux immigrés. Depuis l’arrêt de l’immigration de travail, l’immigration est toujours considérée comme la cause première de multiples problèmes sociaux : le chômage, la pauvreté, la délinquance, etc. L’adoption du qualificatif interculturel vise à associer une valeur positive aux processus migratoires et à valoriser “l’aventure interculturelle”.

 

 

Il est vrai que l’année 1991 est marquée au moins par deux événements importants qui rappellent la connotation négative inhérente au terme immigré. Le premier est celui des émeutes de Forest en mai 1991 qui viennent rappeler au monde politique que, si le discours le plus promu politiquement est celui de l’intégration, les jeunes issus de l’immigration – qui ne sont pas encore pour la majorité d’entre eux des Belges – sont racialisés et discriminés à l’école, sur le marché du travail, et plus encore dans les contacts avec la police. À l’injonction discursive à l’intégration formulée par des élus, les jeunes répondent par leurs expériences quotidiennes de discrimination raciale. En novembre 1991, la montée de l’extrême droite (Vlaams Blok) lors des élections législatives exprime une autre opinion qui voit dans l’immigration l’origine de tous les maux.

 

Devenus belges mais toujours discriminés

 

Au cours de cette période, la migration va largement se diversifier. Depuis 1991, la Belgique a adopté le jus soli qui permet à tous les étrangers nés en Belgique de parents résident en Belgique d’acquérir la nationalité belge. Durant cette décennie, la Belgique va connaître de nombreux changements de nationalité. De jeunes étrangers deviennent de jeunes belges des minorités ethnoraciales. Bien évidemment, les jeunes ne se qualifient pas comme tel. Néanmoins, des personnes du groupe majoritaire en continuant à les qualifier de “jeunes immigrés” rappellent leur illégitimité à être de “vrais Belges”. Ces jeunes sont devenus des membres de groupes minorisés en raison même de la racialisation et de la discrimination qu’ils subissent.

 

 

Par ailleurs, de nouvelles migrations arrivent en Belgique et tout particulièrement des demandeurs d’asile dont un nombre certain obtiennent le statut de réfugiés ce qui va augmenter encore plus la diversité des nationalités d’origine. En outre, la chute des régimes communistes rouvre la mobilité est-ouest en Europe, et singulièrement des Polonais dans un premier temps et ensuite des Roumains. Parmi ces deux groupes on qualifiera d’immigrés les personnes qui effectuent des emplois dépréciés et faiblement rémunérés et d’expats celles qui travaillent pour les institutions européennes. Penser l’immigration sans penser en même temps les rapports sociaux de classe génère des myopies.

 

De l’innovation à la professionnalisation

 

 

Au cours de cette décennie, le CBAI professionnalise son action culturelle qui a pour ambition l’insertion harmonieuse de toutes les communautés, et plus globalement l’élaboration “d’une nouvelle vision du monde”3. La construction de l’action culturelle passe aussi par sa légitimation au sein d’arènes politiques régionales, nationales et internationales. La création de la Région de Bruxelles-Capitale contribue à asseoir l’autorité du CBAI dans l’action interculturelle. Ainsi, le CBAI va, notamment, participer à la mise sur pied d’une Commission mixte (parité députés bruxellois et personnes d’origine étrangère) au sein du Parlement régional. Il va aussi être impliqué dans le dossier dit de la “fréquence arabe” par le Conseil supérieur de l’Audiovisuel de la Communauté française pour réguler les fréquences des radios libres. Il continue aussi le suivi des expériences d’enseignement destinées aux enfants de migrants financées par la Commission européenne, et qui deviendra par la suite le programme d’enseignement des langues et des cultures d’origine (ELCO). Le travail de légitimation de l’action interculturelle se mène aussi au niveau international; c’est ainsi que Bruno Ducoli, avec en particulier Thérèse Mango, assure la promotion de l’action interculturelle aussi au sein d’une Commission du Conseil de l’Europe.

 

2001-2020 : de la professionnalisation à l’institutionnalisation

 

 

L’année 2001 marque le 20e anniversaire du CBAI et le départ de Bruno Ducoli remplacé par Christine Kulakowski. Héritière de l’approche interculturelle promue par Bruno Ducoli, Christine Kulakowski, avec l’équipe du CBAI, poursuit le travail de professionnalisation en privilégiant la dimension culturelle de la présence des migrants et de leurs descendants, ainsi que l’approche interculturelle dans les pratiques de formation, d’animation et d’éducation. La co-coordination assurée par Christine Kulakowski des Assises de l’interculturalité en 2010-2011 démontre l’expertise du CBAI et de sa directrice.

 

 

Durant cette période, la population étrangère et immigrée à Bruxelles ne cesse de grandir et de se diversifier. En effet, Bruxelles devient une des villes les plus multiculturelles au monde. Selon les données de Stabel, 67 % des habitants bruxellois ont au moins un ascendant étranger. La diversification résulte de l’internationalisation toujours croissante de Bruxelles. L’élargissement de l’Union européenne, l’arrivée de nombreux demandeurs d’asile fuyant des zones de guerre, de même que le regroupement familial alimentent l’augmentation des étrangers. Il en résulte un accroissement considérable de citoyens de Pologne et de Roumanie, mais aussi de Guinée, du Cameroun, d’Irak, de Syrie, d’Afghanistan. Ces populations sont moins bien organisées et disposent de moins d’associations propres. Au cours de cette période, les personnes de groupes minorisés pour une part connaissent des expériences de promotion sociale et, pour une autre, plus étendue, font face à des expériences de relégation, de stigmatisation, de discrimination, de racialisation, notamment liée à l’islamophobie depuis le 11 septembre 2001, vivant dans des quartiers où, malgré les nombreuses politiques sociales locales (programme des grandes villes, contrats de quartiers, contrats de prévention, etc.) la précarité s’ancre dans le quotidien.

 

 

Tout en continuant ses activités dans le secteur de l’information/diffusion culturelles et des services aux associations qui valorisent le patrimoine interculturel d’un point de vue culturel et artistique, le CBAI va connaître deux réorientations majeures. D’une part, il va rendre ses formations professionnalisantes et, d’autre part, en devenant en 2006 le Centre régional d’appui à la cohésion sociale (CRAcs) il va changer sa fonction de soutien aux associations locales à celui de l’évaluateur des actions financées.

 

 

La formation des formateurs passe donc d’une conception militante, liée à une époque, celle de la formation de “cadres”, à une conception instrumentale, liée aux exigences des financements, de la formation de futurs professionnels d’agents de développement social et culturel en milieu multiculturel. Ce n’est pas un jugement de valeur que d’observer cette évolution qui correspond dans tous les secteurs à une modification de l’action militante en une action engagée, mais dans le cadre du salariat. Les nombreuses compétences accumulées par le CBAI dans la méthodologie interculturelle justifient la professionnalisation de l’agir interculturel.

 

 

Par contre, l’intégration au sein au CBAI du centre régional d’appui au décret de cohésion sociale au regard de l’histoire peut poser question. En effet, le CRAcs constitue sans aucun doute une reconnaissance du CBAI à assurer une mission d’évaluation de la politique de cohésion sociale qui, au-delà de sa dénomination colour-blinded, porte bien sur la diversité culturelle en milieu populaire. Cependant, le CRAcs peut aussi être lu comme un acteur externe à l’administration de la COCOF assurant des fonctions de sous-traitance de l’administration qui l’éloigne de ces missions initiales. En outre, le core business du CBAI valorisant l’approche interculturelle est relativement absente d’une partie de la programmation de la politique de cohésion sociale. Cependant, concernant le décret Primo arrivants, la recommandation du CRAcs mettant l’accent sur la démarche interculturelle dans les modules de citoyenneté destinés aux primo arrivants, a porté ses fruits puisque cette disposition est reconnue dans le décret de la COCOF.

 

Les perspectives intersectionnelles et décoloniales

 

 

Depuis 2020, Alexandre Ansay a succédé à Christine Kulakowski à la tête du CBAI. Alexandre Ansay est porteur de l’orientation interculturelle de l’association depuis ses débuts. La professionnalisation de la formation et les missions du CRAcs mettent le CBAI face à des débats renouvelés au sein des populations descendantes de l’immigration et de la colonisation. Alors que le CBAI tout au long de ses années d’existence a promu l’approche interculturelle, celle de la rencontre et de la construction d‘une culture partagée, sans doute avec une dose de progressisme et d’angélisme, il doit faire face aux revendications toujours plus impatientes et radicales de la lutte contre la racialisation, le racisme, la discrimination avec une modification du cadre conceptuel donnant plus le crédit aux perspectives intersectionnelle et décoloniale auxquelles, en tant que chercheur, je suis aussi confronté4. Les débats opposant l’approche interculturelle et celle de la dénonciation de la racialisation5 méritent d’être analysés en profondeur pour bien évaluer l’éventuelle aporie de l’approche interculturelle lorsqu’elle oblitère les pratiques et les discours de disqualification raciste et sexiste. Cet aggiornamento devrait permettre de voir émerger des formations du CBAI de nouveaux cadres en phase avec les questions des nouveaux immigrés bruxellois et des descendants des migrations.

[1] Andrea Rea, Données démographiques de l’immigration à Bruxelles, CSCIB, 1983.
[2] Ducoli B., L’acteur et l’action, CBAI, septembre 1993, p. 4.
[3] CBAI, Rapport d’activité, 1991, p. 6.
[4] L’analyse que je porte sur le CBAI en cela n’est pas étrangère à celle qui pourrait être faite aussi à la génération de chercheurs et chercheuses de l’immigration à laquelle j’appartiens et sur moi-même.
[5] Ansay A., Lutte et rencontre, Imag, n° 354, décembre 2020.