Hommage à Ken Ndiaye
C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris le décès de Ken Ndiaye le 5 mars dernier. Figure incontournable de la scène africaine bruxelloise, c’était un artiste exceptionnel, danseur, musicien, comédien, socio-anthropologue et fondateur de l’Horloge du Sud, avant de devenir échevin de la Culture à Ixelles sous l’étiquette Ecolo de 2018 à 2024.
Toutes nos pensées vont à sa famille, à ses proches, à ses ami·es et ils/elles étaient nombreux·ses.
En souvenir de Ken, nous reproduisons ici le beau texte que lui avait consacré le regretté Jean-Pierre Jacquemin dans Le Monde en Scène, Guide des productions artistiques interculturelles, publié par le CBAI en 2001.
KEN NDIAYE
Le tourbillon
Dans l’éventail des artistes africains de la scène qui ont choisi la Belgique, certains refusent le carcan d’un seul genre. Ils ont plusieurs cordes à leur arc, qui n’est pas que musical. Citons, entre autres, Dieudonné Kabongo, Barly Baruti, Kungu Lukiamu, Aline Bosuma, Kis’Keya. Ils sont nombreux ceux et celles qui refusent les frontières trop bornées de la création artistique – ou de la vie tout simplement.
Parmi eux, Ken Ndiaye, 42 ans, venu en 1982, par des hasards curieux, et qui, depuis lors, jette des ponts – personnels ou collectifs – entre divers milieux du spectacle belge et l’affirmation culturelle de la diaspora africaine : danse, théâtre, percussions. Côté cour, côté jardin. Coulisses, cuisines. Succès et galères mêlés.
Mudra-Dakar, l’aile de Béjart
1979. Un jeune Casamançais vient de réussir dans un lycée de Dakar, son bac D, maths et sciences de la nature. L’université l’attend pour en faire un professeur. Enseigner les sciences n’est pas son rêve.
Un jour, près du campus, en bord de mer, au Musée Dynamique, il rencontre un groupe fiévreux. 300 candidats danseurs sont là, non seulement du Sénégal, mais de quinze pays d’Afrique, et même des Antilles. Ken, sans conviction, se présente. Et là ! Il est retenu parmi les douze élus !
Trois ans de cours et de stages : danse classique, contemporaine, traditionnelle, théâtre, musiques… Créations qui tournent en Afrique et en Europe. Mudra, passionné, en fit un brevet, major de promotion. Bravo, mais que faire ensuite ?
Le rescapé du Bolchoi
1982. Dans le cadre d’accords culturels Sénégal-URSS, un stage est vacant au Bolchoï. Moscou ? C’est tentant mais loin et il n’y connaît personne. Partir ? Partir à l’aventure. Le CGRI offre une bourse pour l’INSAS. Choisi sur dossier, Ken s’envole vers Bruxelles.
Il y découvre, entre autres surprises, que celui qu’on appelait à Dakar Maurice, le professeur qui venait un mois par an, est en fait un monstre sacré de la danse contemporaine. Si cette relation prestigieuse lui fut parfois utile, en termes d’intégration, elle n’a pas pesé sur ses choix ultérieurs. Chacun doit trouver sa route.
Et sans doute, l’INSAS, c’est bien mais il s’y sent un peu coincé : plus âgé que ses condisciples, il a déjà voyagé, il veut goûter au théâtre vivant. Anvers est sa première chance avec la Compagnie Tiedrie, fondée par Tone Brulin, célèbre auteur et tiers-mondiste. Tiedrie lui fait un contrat et leur collaboration durera près de dix ans.
Un spectacle antiraciste, Die Aïa, adapté par Paul Pourveur de Tête de Turc de Günter Wallraff, tourne en version anglaise, française, aux Pays-Bas, en Bulgarie, en Union soviétique, dans les Caraïbes, etc. Aubaine pour Ken, le globe-trotter.
Mais le théâtre engagé ne suffit pas à sa fringale. Il rencontre Chris Joris, Dieudonné Kabongo et Carlo Bovenda. Et naît Bula Sangam, groupe musical « panafricain » aux pulsions originales, que rejoindront plus tard Cécile Kayirebwa, Muntu et Dizzy Mandjeku.
Les années 80 voient surgir les premiers cours de danse africaine et les stages de percussions. Ken sera le témoin privilégié d’une double aventure : celle de l’animation et celle de l’institution.
En 1988, Mamady Keïta lance à Bruxelles son célèbre groupe Sewa Kan. Ken s’y intègre sans peine, avec d’autres Ouest-Africains. Leur passion les mène aux États-Unis et jusqu’au Japon.
C’est un producteur japonais qui finance le CD Kenda, projet personnel, mené avec Didier Labarre et feu Ntoman Keïta.
Un tourbillon boulimique
La saga n’est pas finie : il reprend des études à l’ULB, une licence en sciences sociales, avec, pour recherche, l’anthropologie médicale. Chercheur libre, il travaille à l’occasion, en France, dans le monde hospitalier à la prise en charge de migrants d’origine africaine.
Oubliée la scène ? Loin de là. Avec Denis Mpunga (Théâtre Musical Possible), Kays Rostom et Jean-Luc Stock à Liège, il anime Gomma Percussion depuis plus de quinze ans. Il met en scène des pièces avec, entre autres, le TMP ou le Théâtre de la Casserole. Il est animateur aux Jeunesses Musicales, à Broederlijk Delen, à Jeugd en Vrede, au Musée de Tervuren.
Il a fondé ADA, ASBL aujourd’hui en veilleuse, qui a longtemps organisé des stages, concerts et événements au Mirano, au Claridge, au Ten Weyngaert ou à l’Eizenhof et invité ponctuellement des artistes africains d’Angleterre, d’Italie ou de France.
Il a lancé avec Suzanne Monkarasi le Conseil des communautés africaines de Belgique. Il a impulsé à Dakar Promoting African Art, une jeune agence culturelle. Mais on continue : pour voir Quai Ouest de Koltès, encore à Amsterdam au théâtre De Balie, où il a mis en scène Bia-De, un spectacle « post-moderne », inspiré par les rites funéraires du monde : vif succès public et critique.
Et le cinéma ? La télé ? De petits rôles dans des courts métrages francophones ou des séries télévisées flamandes. Et, récemment, un second rôle dans Les Siestes Grenadines, du Tunisien Mahmoud Ben Mahmoud. Et il a fait, comme tout le monde, quelques pubs alimentaires.
L’accalmie de la quarantaine
Aujourd’hui, c’est « l’accalmie » (relative). Il s’en explique :
– Ken, depuis deux ans, tu as mis une sourdine à tous tes instruments variés. C’est la fatigue ? L’âge ? Des bilans ?
– Tu sais, pour un Africain, quarante ans, c’est déjà vénérable ! J’ai deux fils, de douze et dix ans. Ils ont droit à un peu de leur attention qu’entre deux bus, deux trains, deux avions. Et j’ai eu un moment quelques ennuis de santé. Je ne renonce à rien, je prends le temps, le calcul. C’est peut-être ça, mûrir…
– Tu t’es mis aussi sur le dos une lourde charge commerciale !
– L’Horloge du Sud ? En ouvrant ce bar-restaurant avec Paul, mon associé, encore un morceau de l’Afrique, digne ascendant Côte d’Ivoire, c’est vrai qu’on espère en vivre, et bien si possible. Mais ni lui ni moi, on ne voit l’Horloge comme du pur business. On a cherché à créer un lieu d’inspiration africaine : cuisine, musique, esprit de rencontre. C’est le quartier et c’est le monde, on les veut sans exclusion !
– À propos d’exclusion, tu l’as souvent rencontrée ?
– Oui et non. Dans la rue ou l’administration, comme la plupart des gens du Sud. Mais, dans le monde du spectacle, les gens sont globalement plus ouverts. Mais c’est vrai qu’au théâtre, je n’ai pratiquement jamais eu de rôle qui ne soit pas « typé ». Le répertoire occidental n’a guère de place pour les Noirs, les Arabes, les Turcs, si ce n’est celui de marginal ou de figure exotique. Et dans un ballet classique, un Black, ça fait toujours tache !
– Des regrets ou des remords ?
– Non. J’ai touché à plein de choses, j’espère que ce n’est pas fini. J’ai eu des chances historiques, j’ai pu surfer sur les modes. Et je n’ai pas de remords. L’exotisme m’a servi, même si je trouve bien sûr qu’il est temps d’en sortir. Des regrets ? Non. (un ton rêveur) Quoique, peut-être, le Bolchoï…
Souvenirs et propos recueillis par Jean-Pierre Jacquemin
Extrait de : Le monde en Scène. Guide des productions artistiques interculturelles, CBAI et Service de l’Education permanente (Direction générale de la Culture), 2001, pp. 218-219.
