#373 - septembre/octobre 2024

La plume et le masque

Dans le webdocumentaire Le Journal d’Ulysse, des exilés et exilées en situation précaire se racontent. Prennent-ils plus facilement la parole parce qu’ils ont d’abord écrit et publié sur leur épuisement moral et physique, leurs espoirs déçus, ou encore l’actualité ou un conte du pays… ? Quoi qu’il en soit, le port du masque obligatoire au moment du tournage a paradoxalement donné du relief à leurs propos. Décodage avec Jacques Borzykowski, réalisateur du webdoc.

 

Pocédure de demande d’asile interminable, attente sans délai défini, statut provisoire, ordre de quitter le territoire, trinôme « sans papiers / sans droits / sans abri »…, les cas de figure de la politique de non accueil dans ce monde perfectible ne manquent pas. Alors, souvent voire toujours, pour les exilés et exilées, vivre en précarité de séjour, c’est vivre avec la peur au ventre. C’est encaisser des souffrances psychologiques, physiques, sociales. Hailemichael, prétendant recordman pour avoir franchi deux décennies sans papiers, ne cache pas son état dépressif ni ses angoisses devant les incertitudes liées à l’impossibilité de travailler et de s’intégrer. « Je ne sais pas où aller. J’ai besoin de l’aide de l’Etat [belge]. »

 

En attendant, Hailemichael a trouvé de l’aide chez Ulysse, service de santé mentale actif depuis 21 ans à Ixelles. Là, en plus d’un suivi individuel en consultation thérapeutique, il peut prendre part à des activités collectives. C’est ainsi qu’il s’est impliqué dans le Groupe Journal : un atelier où les participants sont invités à débattre, écrire, transmettre via le semestriel Papyrus à l’horizon. Ce Groupe incarne tout le contraire de leur quotidien en manque cruel de relations sociales. Aïssa : « Généralement, je fuis les gens, sauf dans ce groupe. Si c’est une thérapie, pour moi elle a très bien
marché. Ça m’a permis de renouer le contact avec les gens, à travers l’écriture. » Dans ce journal tiré à 150 exemplaires, la symbolique est d’autant plus chargée que ses artisans n’ont guère droit au chapitre dans la société. « Lors des procédures à l’Office des étrangers, leur parole a été questionnée, mise en doute. Or, ce qu’ils disent est valeureux et mérite d’être transmis aux autres », complète Jacqueline Coeckelenbergh, psychologue au Service de Santé Mentale Ulysse et l’une des deux référentes du Groupe Journal.

 

Ulysse et Jacques

 

Les témoignages de Hailemichael, Aïssa, Jacqueline sont extraits du webdocumentaire Le Journal d’Ulysse, réalisé par Jacques Borzykowski, dont la spécialité est de fabriquer des films outils pour et avec le secteur associatif, notamment sur les questions de santé mentale. Au cours de sa carrière de 38 ans au Centre Vidéo de Bruxelles (anciennement Vidéobus), Jacques Borzykowski a abordé des thèmes sensibles et intimes qui exigent « de mettre en place un système de relations respectueuses avec le public interviewé », précise-t-il. Retraité en 2017, il n’avait qu’une envie : poursuivre sur la même voie. « J’ai voulu travailler une question sociétale fondamentale, celle des discriminations et leur impact en santé mentale, dans le contexte migratoire. En discutant avec mon équipe et les professionnels d’Ulysse, j’ai compris qu’il fallait l’aborder du point de vue des personnes exilées. Quoi de mieux que de suivre le Groupe Journal qui mène une activité communautaire de restauration de la confiance ! »

 

Le réalisateur le sait : on n’entre pas de plain-pied dans les zones sensibles des personnes exilées (ou non, d’ailleurs), dont l’histoire au pays d’origine, le trajet migratoire puis l’arrivée difficile en Belgique ont laissé des cicatrices parfois encore à vif. De ce fait, Jacques Borzykowski a tout simplement donné du temps au temps pour approcher le Groupe Journal, multipliant les rencontres. « C’est une forme de politesse de bien se présenter, pour que les personnes sachent avec qui elles parlent, ce qu’elles peuvent me dire et poser leurs limites. C’est aussi une question d’efficacité. Je leur ai raconté longuement mon expérience et notre méthode de travail. Pour ce film, j’ai  travaillé avec Jacqueline Coeckelenbergh, psychologue à Ulysse, avec Lys Gehrels, anthropologue, toutes deux animatrices du Groupe Journal, qui, non seulement, ont permis et aidé à tisser une relation de confiance avec les participants, mais ont aussi été garantes de demander leur accord pour recueillir leurs témoignages. Mon équipe se soumet à ce contrôle bienvenu, sans essayer de voler du son ou des images. Je les ai prévenues qu’ils pourraient visualiser chaque montage opéré, en particulier leur portrait individuel, en faire la critique lors d’une discussion au sein du Groupe Journal. Dans ce cadre de sécurité, nous avons aussi proposé et convenu d’un droit de regard avec les animatrices responsables du Groupe Journal et avec la direction du SSM Ulysse. »


« Faut pas que je tremble »


Mais comment donner la parole quand « ce sont les larmes qui coulent et que la voix ne sort pas », pour reprendre les mots d’une des témoins ?

 

La réponse du réalisateur : « Donner la parole, c’est aussi donner les conditions d’écoute. Voilà pourquoi je m’entoure de psychologues dont une des qualités est de pouvoir réaliser des interviews en respectant les personnes, dans un dialogue où le rapport de confiance est maximal. De plus, il faut que la parole rapportée soit réelle et sincère. La valeur du travail n’est obtenue que si je suis sûr que le récit n’est pas édulcoré. Pour le savoir, je me repose à nouveau sur les psychologues. »

 

Objectif atteint car, dans le webdoc, comment douter de la franchise d’Aïssa, lorsqu’elle se livre : « L’écriture doit me permettre de m’ouvrir. Je me suis demandé si, finalement, je ne cherchais pas le regard des autres pour dire : oui, tu es une victime ». Ou quand Souleymane décrit son état d’esprit lors d’un rendez-vous à l’Office des étranger : « Faut pas que je tremble pour parler. Fallait pas que je me laisse faire ». Pas plus que Solange : « Quand je suis arrivée ici, je ne parlais pas. C’était les larmes… Mais aujourd’hui, je parle. Je n’ai plus peur. » Le film met en évidence la force de l’écriture qui, dans un premier temps, permet d’exprimer sans devoir parler, et devient ensuite un tremplin pour gagner la parole. Avec pour Graal : dire pour être reconnu.


Don et contre-don


« Quand nous essayons de récolter une interview, nous sommes demandeurs. Cette posture implique un retour. Nous ne sommes pas dans une entrevue où nous prenons de l’information. Nous sommes dans un échange où la personne interviewée peut recevoir quelque chose de nous et où elle doit se sentir bien accueillie. Je veux aussi que la confiance réciproque entre l’équipe et les personnes interviewées se retrouve dans l’image que je donne d’elles. Nous montrons ce que les personnes feraient elles-mêmes si elles maîtrisaient la technique. Leur voix doit être belle ; ainsi, au montage, nous gommons les imperfections pour que la qualité soit optimale dans le rendu de la parole. »


Le paradoxe du masque


La chronologie du projet a ajouté du grain au film. En effet, les premières réunions de préparation qui démarrent peu avant le covid sont suivies d’une parenthèse d’un an. « Nous avons tourné en juillet 2020, à une période où l’on devait respecter la distanciation sociale et porter le masque. » Habité par un projet qui veut donner la parole et la valoriser, le réalisateur se retrouve soudain face à des personnes en recul et masquées. Et pourtant, elles s’expriment. Avec force.

 

Intuitivement, le réalisateur a senti qu’il devait exploiter les effets de cette période covid. « Les outils de la parole, c’est-à-dire la bouche et la langue, sont complètement cachés. J’en ai tiré parti. J’y vois une métaphore de la difficulté de la parole et de l’écoute. Quand une partie du visage disparaît, ce qui reste à voir, comme les yeux, est d’autant plus expressif que l’on essaye de se faire comprendre. Pour moi, ça marche. Mais j’attends les réactions des spectateurs : est-on tellement gênés par les masques ? Entre-t-on dans les explications ? Les entretiens fonctionnent-ils ? » Même dans de mauvaises conditions, personne n’est sans voix. Le contexte covid a renforcé la démonstration.

Le Journal d’Ulysse

 

Un webdocumentaire de Jacques Borzykowski, Monique Meyfroet et Noémie Sonveau.

Production : Regards Croisés ASBL, 2024. Avec le soutien de la COCOF. En partenariat avec SSM Ulysse, le CBAI et La Revue nouvelle.

3 versions : 52′ – 30′ – 8 portraits de 6′.

 

  • Un outil pédagogique pour démonter les préjugés et pour informer en santé mentale dans le contexte de l’exil.
  • Un outil audiovisuel de sensibilisation et de formation à l’usage du secteur associatif et de son public.

 

Infos : www.regards-croises.be

Contacts : info@regards-croises.be