Rapport d’activités 2024

Introduction

« Notre humanité à Gaza ». Un processus collectif et réflexif

 

Le CBAI et l’objet social qui fonde son utilité sociale ne renvoient pas qu’à la mise en œuvre de certains métiers auxquels sont attachés des savoirs faire spécifiques. Comme en témoigne le processus de construction de la note « Notre humanité à Gaza », notre institution et les actions par lesquelles elle réalise son objet social, impliquent l’existence d’un collectif de personnes, constitué par les membres des organes décisionnels, et par les travailleurs et travailleuses. Collectif qui s’est montré capable de s’engager dans une dynamique de construction d’une position commune sur la situation vécue par le peuple palestinien.

 

Depuis plusieurs années déjà, des travailleurs et travailleuses du CBAI sont interpellé·es, dans le cadre de situations professionnelles concrètes, sur le regard que notre institution pose sur le conflit israélo-palestinien. Cette attente, formulée à la fois par des partenaires de nos actions mais également par des collègues de plusieurs secteurs (formation, info diffusion, CRAcs et administration / finances), a gagné en intensité depuis les événements d’octobre 2023 et ses tragiques et récentes évolutions.

 

Ainsi, en novembre 2023, la direction a été interpellée à plusieurs reprises par de nombreux collègues (plus de la moitié de l’équipe) qui ont formulé deux souhaits : 1° que le CBAI adopte une position claire sur le conflit israëlo-palestinien, et 2° qu’ils et elles disposent d’un « espace-temps » pour pouvoir exprimer leurs ressentis face à cette situation.

 

En réponse à cette demande, la direction a proposé d’une part d’organiser une réunion, sous la forme d’un dispositif dit de « cercle de paroles », pour permettre à chacun et chacune qui le désirait d’exposer son point de vue et d’exprimer ses émotions, et d’autre part, de travailler à la production d’un texte qui après avoir été discuté par les travailleurs et travailleuses, serait transmis au Conseil d’administration du CBAI.

 

Cette première étape a donné lieu, tout au long de l’année 2024, à la mise en place d’une dynamique participative de nature réflexive, qui a été voulue et soutenue par l’organe d’administration du CBAI. Ce processus a été caractérisé par des allers-retours entre le collectif des travailleurs et travailleuses du CBAI et les membres de son organe d’administration. Ce dernier a également souhaité que le CBAI fasse apparaitre sur son site, à l’aide d’un document de synthèse, la genèse de la note « Notre humanité à Gaza ».

 

Cette année 2024 aura été marquée par un fait relativement singulier. Dans ce processus réflexif, les stagiaires en formation ont joué un rôle important car ils ont souhaité interpeller l’organe d’administration sur la nécessité que le CBAI prenne position sur la situation en Palestine. Cette interpellation a donné lieu à un dialogue qui a nourri le processus de production de la note « Notre humanité à Gaza ».

 

Ce processus, à la fois collectif et réflexif, a aussi eu le mérite d’apporter un enseignement précieux sur les conditions de possibilité de l’action interculturelle. Nous savons que celle-ci est indissociable d’un appel à la rencontre1 et à la mise en place d’espaces de démocratie culturelle qui visent à provoquer des frottements entre les partenaires de ces situations. Cependant, cette proposition court le risque de flotter dans le ciel éthéré des bonnes intentions, si elle ne prend pas en considération la manière dont celles et ceux qui répondent à cette invitation revendiquent leur appartenance à un ou des peuples, aux prises avec une oppression qui vise à détruire les fondements de leur dignité.

 

« Prendre en considération » signifie alors pour celui qui adresse cette invitation (en l’occurrence le CBAI), le fait d’exprimer sa solidarité envers les peuples confrontés à des situations d’anéantissement, ces peuples aux destinées desquels les participants à nos actions revendiquent un attachement particulier.

 

Le dispositif de supervision et son déploiement

 

Certains témoignages, repris dans le présent rapport, révèlent que les travailleurs et travailleuses, en particulier dans les métiers de la formation, sont parfois déstabilisés par les interactions qui les mettent aux prises avec des stagiaires. Le dispositif pédagogique est aussi construit de manière à ce que ces derniers et dernières soient en mesure de formuler des points de vue parfois critiques sur le processus pédagogique dans lequel ils-iels sont engagé.es, en contestant par exemple le recours à certaines références méthodologiques ou à certains cadres théoriques.

 

Dans ces situations, les formateurs et formatrices font l’expérience d’une forme de « vacillement » qui génère différents types d’affect : sentiments d’illégitimité, d’impuissance, de culpabilité. C’est pourquoi, le CBAI a décidé d’instaurer, dans un premier temps à destination du secteur formation, un dispositif de supervision. Celui-ci permet aux travailleurs et travailleuses de ce secteur de déposer des questionnements en lien avec des situations vécues concrètes liées à l’exercice de leur métier.

 

Ce fait nous amène à penser que cette composante (la pratique de supervision) est indissociable des métiers de la formation. Ceux-ci activent de façon délibérée des processus pédagogiques qui visent à provoquer des formes de perturbation au cours desquels des cadres de perception et de lecture du monde social et culturel (à l’exemple de préjugés et de stéréotypes) vont être déstabilisés, voire déstructurés en vue d’une nouvelle configuration cognitive et affective. Les métiers par lesquels on prétend lutter contre les préjugés et les stéréotypes, sont bien des métiers qui recourent au verbe « déconstruire » et cette déconstruction expose les formateurs et formatrices aux risques d’être eux et elles-mêmes perturbé.es. Cette perturbation doit donc être traitée dans un cadre prévu à cet effet.

 

Reste à définir, et c’est un des défis à venir pour l’année 2025, dans quelle mesure le CBAI va étendre ces pratiques de supervision à l’ensemble des secteurs du CBAI. Car ces situations de « déstabilisation » ne concernent pas que les métiers de la formation même si elles se présentent plus fréquemment dans celui-ci.

 

Quand des décisions politiques produisent des effets de fragilisation

 

Cette perturbation implique parfois des effets induits par des mesures et des dispositifs de politique publique. Années après années, nous constatons qu’il est de plus en plus difficile de respecter le cahier des charges de nos missions de formation : d’un travail de nature pédagogique par lequel il s’agit de former un ou une apprenant.e, à l’exercice d’un métier, nous sommes entraînés vers des pratiques qui ont plus à voir avec l’accompagnement psycho social de leurs problématiques.

 

Nous avons, en effet, de bonnes raisons de penser que les publics avec lesquels nous travaillons vont être exposés à des vulnérabilités croissantes car aggravées par des effets qui sont la conséquence directe de décisions politiques adoptées aux plus hauts niveaux. A cet égard, il apparait clairement, à la lecture de l’accord de majorité du gouvernement Arizona, que les mesures relatives à la réduction des droits de chômage, au durcissement des conditions s’appliquant au regroupement familial qui ont été adoptées, ou sont en passe de l’être, vont produire une aggravation des conditions de vie des personnes avec lesquelles nous travaillons, à l’exemple des migrants, des primo-arrivants résidant sur le territoire de la RBC et constituant pour les pouvoirs publics bruxellois une charge particulière, beaucoup plus importante proportionnellement que pour les autres régions. En outre, il apparait également que la vie associative est la cible de mesures qui vont diminuer ses marges de manoeuvre. Enfin, ce sont les institutions de la RBC qui vont se trouver coupées de ressources budgétaires comme en témoigne la diminution annoncée des moyens affectés au fond Beliris.

 

Face à ces mesures qui cherchent à nous convaincre que c’est en affaiblissant les plus faibles que nous irons vers du mieux, de la rigueur, de l’efficacité, nous ne pouvons que dire notre inquiétude et notre incompréhension car on neprotège pas le niveau de vie et le bien-être de certain·es citoyen·nes en créant les conditions qui aggravent l’insécurité d’existence des autres.

 

Mise à mal de la composante interculturelle des politiques publiques

 

Nous avons également appris, il y a peu, que le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles avait décidé de suspendre l’octroi de labels tels que visés à l’article 15 du décret relatif à la Promotion de la Citoyenneté et de l’Interculturalité.

 

Ce faisant, ce sont de nombreux projets qui visent l’éducation des jeunes à la citoyenneté, le dialogue interculturel, la lutte contre le racisme et la défense des droits des femmes migrantes, qui se voient tout simplement privés d’un soutien nécessaire à leur engagement dans des actions de terrain.

 

Cette décision suscite notre incompréhension et ce pour deux raisons au moins.

 

Tout d’abord, la décision de suspension du dispositif « labels » et sa probable suppression, semblent avoir été adoptées en méconnaissance des éléments de recommandation contenus dans l’évaluation consacrée à l’analyse du décret PCI2, laquelle fait pourtant écho aux voeux les plus chers de ce gouvernement. Ce dernier en effet a affirmé son attachement à la mise en place d’une véritable « culture de l’évaluation des politiques publiques ». De surcroit, il est précisé que « l’utilisation des résultats des évaluations dans l’élaboration et la réforme des politiques doit être renforcée. Les bénéficiaires des politiques publiques doivent être associés à leur évaluation ».

 

La deuxième raison de notre incompréhension tient à la manière dont nous percevons l’évolution de nos sociétés démocratiques de plus en plus en proie à des forces qui visent à en fragmenter la cohésion, comme si la diversité culturelle de nos origines, celle qui caractérise notre « être au monde » cosmopolite, ne pouvait donner lieu qu’à un affrontement aussi fatal qu’inévitable.

 

A l’heure où dans les rues et les quartiers de nos villes, dans les murs de nos écoles et de nos institutions grandissent les peurs face à tout ce qui figure l’altérité des peuples et des cultures, la Fédération Wallonie-Bruxelles et son gouvernement souhaitent-ils réellement affaiblir les forces de toutes celles et ceux qui s’engagent sur le terrain pour faire vivre ces projets, dont la raison d’être vise à rapprocher, dans un dialogue fécond, des habitant·es et des communautés locales que certaines visions politiques voudraient réduire à une irréductible opposition ?

 

Il nous reste à espérer que le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles fera preuve de discernement. Ce n’est pas au moment où les voutes de notre monde se fissurent qu’il s’agit d’abattre les piliers sur lesquels il repose.

[1] « L’action interculturelle et ses visées transformatrices », Imag, le magazine de l’interculturel, n° 359, novembre/décembre 2021, p. 8.

 

[2] La seule évaluation réalisée à ce jour, par le bureau CONSORTIUM BDO ADVISORY – SONECOM dont le rapport final de septembre 2023, ne contenait aucune recommandation allant dans ce sens. Au contraire, les auteurs de cette même évaluation, s’ils recommandent la mise en place de certaines modifications à apporter au décret, soutiennent non seulement le bien-fondé de ce dispositif de labélisation mais également la possibilité offerte à des projets labélisés une première fois de pouvoir bénéficier à nouveau d’un label, possibilité offerte par l’article 19 du dit décret.