#380 - janvier/février 2026

De la Guinée à la Belgique

Lecture sociologique à partir de la migration peule

Comprendre la présence guinéenne en Belgique implique de la replacer à la fois dans l’histoire de l’immigration subsaharienne et dans les trajectoires spécifiques des Peuls guinéens. Ce portrait sociologique se propose d’articuler les dynamiques macro-historiques et les trajectoires migratoires en s’appuyant à la fois sur des données statistiques nationales et sur des matériaux mpiriques issus d’enquêtes qualitatives menées dans le cadre de mes recherches sociologiques1 consacrées aux Peuls guinéens bruxellois.

 

Nous connaissez peut-être un Diallo, une Bah, un Sow ou encore une Barry. À Bruxelles, ces noms de famille figurent parmi les plus courants, toutes origines confondues. Leur forte visibilité dans l’espace urbain bruxellois témoigne d’une présence migratoire bien ancrée : celle des Guinéens2, et plus particulièrement des Peuls guinéens.

 

Immigration subsaharienne : quelques repères

 

La présence africaine en Belgique n’est pas récente mais elle s’intensifie et se diversifie à partir des années 1960 qui marquent un tournant avec la signature de conventions bilatérales facilitant l’arrivée de travailleurs migrants originaires d’Afrique du Nord. Parallèlement, les indépendances africaines entraînent une diversification progressive des origines migratoires. 

 

À partir des années 1990, les demandes d’asile augmentent sensiblement, dans un contexte marqué par des transitions politiques, des conflits armés et des crises économiques dans plusieurs pays africains. En 1999, près d’un tiers des personnes bénéficiant du statut de réfugié en Belgique étaient originaires d’Afrique, et 97 % d’entre elles provenaient de pays d’Afrique subsaharienne. 

 

Si la proportion de Subsahariens dans la population totale demeure modeste et s’élevait à un peu plus de 1 % en 20133, ils constituent néanmoins un groupe social important. Cette population est en croissance et s’inscrit dans une migration au-delà des anciennes colonies belges, où les Guinéens gagnent en visibilité.

 

La Guinée : histoire politique et dynamiques migratoires

 

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, de l’Asie à l’Afrique, des contestations et désirs d’indépendance se font entendre dans les colonies. Dans le but de préserver son contrôle sur treize de ses colonies, le général de Gaulle propose un référendum ayant pour objet la création d’une communauté française destinée à intégrer les anciennes colonies qui serait placée sous la tutelle de la France. Une seule colonie fait front à la métropole : la Guinée Conakry. Le 28 septembre 1958, les Guinéens votent à 94 % “non” à ce référendum, frappant “comme un coup de tonnerre dans le ciel du colonialisme français”4.

 

Le 2 octobre 1958, après plus de soixante ans de colonisation, sous l’élan d’Ahmed Sékou Touré qui dit “préférer la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage”, la Guinée Conakry devient le premier pays des colonies africaines françaises à prendre son indépendance. Ce choix inaugure une période politique mouvementée. Le régime de Sékou Touré (1958-1984), d’inspiration socialiste, est suivi par celui du général Lansana Conté, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 1984. La mort de ce dernier en 2008 ouvre une nouvelle phase d’instabilité, marquée par un coup d’État militaire, une répression violente et meurtrière des mobilisations politiques en 2009 et des élections contestées en 2010 menant Alpha Condé au pouvoir. Sa réélection en 2015, elle aussi contestée, accentue les tensions politiques ponctuées de manifestations réprimées. En 2021, Condé est renversé par un coup d’État militaire dirigé par le colonel Doumbouya, qui instaure une transition politique dans un contexte de promesses de réforme et de défis économiques persistants. Il sera élu président le 28 décembre 2025.

 

Ce climat politique instable s’accompagne d’une situation socio‑économique précaire. L’indice de développement humain est très faible (la Guinée se situe à la 178e place sur 191 Etats) et près de la moitié de la population vit sous le seuil national de pauvreté. L’économie reste largement informelle et touche l’essentiel des emplois. Dans la capitale, les infrastructures urbaines sont défaillantes : les pénuries d’eau et de carburant provoquent régulièrement des coupures d’électricité et des troubles civils. Le système éducatif est également fragile et souvent perturbé par des grèves et des fermetures d’écoles. Ces facteurs contribuent à l’existence de dizaines de milliers d’émigrés guinéens à travers le monde. Cette migration reste majoritairement jeune et d’abord régionale, 74 %5 étant orientée vers les pays voisins.

 

La présence guinéenne en Belgique

 

En Europe, la Belgique constitue l’un des pôles importants de cette migration accueillant 3 % 6 des émigrés guinéens. Entre 1999 et 2019, près de 23.847 personnes nées en Guinée se sont installées en Belgique, incluant les demandeurs d’asile7. En 2017, la Guinée figure parmi les nationalités africaines les plus représentées dans le royaume, après la République démocratique du Congo et le Cameroun8. Le Commissariat Général aux Réfugiés et aux Apatrides place la Guinée-Conakry dans le top 5 des bénéficiaires des décisions de reconnaissance de réfugiés en Belgique entre 2010 et 2013. Plus récemment, en juin 2025, la Guinée figure parmi les dix premiers pays d’origine des demandeurs de protection internationale et dans le top 5 des nationalités les plus représentées parmi les demandeurs de protection internationale se déclarant mineurs étrangers non accompagnés.

 

La migration guinéenne en Belgique bien que relativement récente connaît une forte expansion. Elle s’effectue principalement par deux voies : le regroupement familial pour rejoindre des proches déjà installés dans le pays, et la demande d’asile. Environ un tiers des arrivées relèvent du regroupement familial, un peu plus de 20 % sont liées à la demande d’asile, 25 % à des motifs humanitaires, tandis que les migrations étudiantes demeurent minoritaires, représentant seulement 3 %9.

 

Parmi les demandes d’asile, certaines concernent des trajectoires de protection internationale motivées par des persécutions spécifiques fondées sur le genre, notamment les violences liées aux pratiques de mutilations génitales féminines (MGF)10. La recherche de sécurité face à des régimes autoritaires ou instables11 ainsi que les difficultés économiques ont également joué un rôle important dans l’émigration de nombreux Guinéens.

 

Qui sont les Peuls ?

 

La majorité des Guinéens arrivés en Belgique appartiennent à l’ethnie peule. Le terme peul désigne à la fois un groupe ethnique et une langue. Cette appartenance se manifeste notamment à travers des patronymes spécifiques tels que Diallo, Bah, Sow, Barry ou Baldé, qui constituent de puissants marqueurs identitaires et renvoient historiquement aux grands clans peuls, en particulier ceux du Fouta Djallon12. Ces noms de famille, largement partagés au sein de la diaspora guinéenne, participent à la reconnaissance sociale et communautaire des Peuls dans les sociétés d’installation. 

 

Selon l’anthropologue Cheikh Anta Diop, les Peuls seraient issus de populations de Basse-Égypte ; selon le préhistorien Henri Lhote, ils proviendraient de populations éthiopiennes; tandis que le généticien Cavalli-Sforza évoque une origine libyenne ou berbère. À ces hypothèses s’ajoutent de nombreuses autres théories, tant scientifiques que fondées sur les traditions orales. Ainsi, leur origine géographique ne fait pas consensus et demeure à ce jour incertaine. Les peuls sont historiquement des pasteurs de la région sahélo-saharienne nomade qui transhumaient dès que l’herbe manquait. Ils se seraient éparpillés dans l’ensemble de la vallée du Niger avant de s’implanter durablement dans les trois Fouta : Fouta Djallon, Fouta Toro et Fouta Nigérien. Le terme Fouta désigne des régions historiques d’Afrique de l’Ouest associées à l’implantation des populations peules.

 

Un autre exode aurait conduit une fraction de ce même peuple à travers l’Ethiopie et le Soudan. Une grande partie s’est sédentarisée et se retrouve ainsi dans l’écrasante majorité des pays d’Afrique de l’Ouest, mais également au Soudan, en République centrafricaine, et au Tchad. En Guinée, leur présence est historiquement concentrée dans le Fouta Djallon, région montagneuse surnommée le “château d’eau de l’Afrique de l’Ouest”. À partir du 18e siècle, les Peuls y fondent un État théocratique, basé sur les traditions peules locale et l’islam. Cette histoire spécifique confère à la région et à ses habitants une identité qui continue de structurer les appartenances sociales et culturelles.

 

L’Etat du Fouta Djallon sera démantelé par les Français en 1897 pour être intégré dans l’ensemble plus large de la Guinée française qui sera, à son tour, englobée dans le gouvernement général de l’Afrique occidentale Française. Aujourd’hui, la région du Fouta Djallon, située en Moyenne-Guinée, constitue le principal foyer de population peule dans le pays. Il existe plus d’une trentaine d’ethnies aux langues différentes en Guinée mais quatre d’entre elles réparties sur des territoires relativement homogènes peuvent être identifiées13.

 

Les Soussous, surtout présents en Basse-Guinée avec d’autres en nombres inférieurs comme les Nalou, Landouma, Baga, etc. Les Peuls occupent principalement la Moyenne-Guinée et cohabitent avec des groupes ethniques numériquement inférieurs comme les Foulacounda, Diakankè, Coniagui, etc. Les Malinkés occupent principalement la Haute-Guinée avec les Soninké, Konianké, Diakhanké, etc. Enfin, les forestiers composés des ethnies Guerzé, Kpellé, Kissi, etc. se trouvent en Guinée Forestière. Les Peuls sont donc loin d’être les seuls habitants de la Guinée, ce sont des Guinéens parmi d’autres. Selon différentes statistiques, ils représenteraient entre 35 % et 40 %14 de la population guinéenne, ce qui en fait l’un des groupes ethniques les plus importants du pays.

 

Trajectoires migratoires des Peuls guinéens

 

La forte présence peule au sein de la diaspora guinéenne en Belgique invite à analyser leurs parcours migratoires spécifiques. Les Peuls guinéens en Belgique peuvent être répartis en plusieurs catégories15 : une infime minorité ayant fui le régime autoritaire de Sékou Touré, les demandeurs d’asile, les migrants venus dans le cadre du regroupement familial, les étudiants et les fonctionnaires. Les données disponibles, comme mentionné précédemment, indiquent que la majorité relève soit de la demande d’asile, soit du regroupement familial.

 

Au lendemain de l’indépendance, les Peuls ayant quitté la Guinée pour fuir le régime autoritaire de Touré s’inscrivent dans un contexte plus large de stigmatisation politique. Progressivement désignés comme ennemis intérieurs, ils sont accusés de trahison et de sympathies coloniales, et subissent une stigmatisation persistante. Si l’essentiel de la migration demeure régionale, quelques Peuls atteignent néanmoins la France et la Belgique.

 

M. Baylo Diallo16, arrivé en Belgique en 1987, témoigne : “Quand on est venus, il n’y avait pas beaucoup de Guinéens. J’ai trouvé des Guinéens ici qui avaient quitté la Guinée au temps de Sékou Touré. […] Y en a qui sont là depuis 1959”.

 

Ce premier groupe arrive donc juste après l’indépendance. 

 

À la fin des années 1980 et dans les années 1990, le profil des migrants évolue. Les étudiants, fonctionnaires internationaux et travailleurs qualifiés deviennent plus visibles. 

 

M. Sadjo Barry, arrivé en 1992, explique que les Peuls présents à l’époque étaient majoritairement “instruits” : “Soit ils étaient fonctionnaires internationaux, soit c’était toutes des personnes qui ont fait des études. Quand je suis arrivé, Béa était encore jeune”. La mention de Béa Diallo dans l’entretien sert à souligner l’ancienneté du répondant. Béa Diallo, né d’un père diplomate guinéen à Monrovia, grandi à Paris avant d’arriver à Bruxelles dans les années 1980. Ancien champion de boxe belge et ex-premier échevin d’Ixelles, sa famille fait partie des premiers Peuls à s’installer durablement en Belgique, constituant ainsi une référence pour situer l’histoire de la communauté peule-guinéenne dans le pays. 

M. Baylo Bah, arrivé en 1987 dans le cadre d’un contrat de travail international, souligne également que la Belgique était souvent un lieu de transit vers la France : “Ils venaient par la Belgique… ce n’était pas pour la Belgique mais c’était facile d’avoir le visa belge”.

 

De même, plusieurs jeunes mentionnent que leurs parents arrivés durant les années 1990 sont venus en Belgique car il était plus simple d’obtenir le visa dans le royaume “avant la fin des années 1990”. Des facteurs structurels, tels que les régimes de visa, ont ainsi contribué à transformer des trajectoires de transit en installations durables.

 

À partir des années 1990 et 2000, l’immigration peule se diversifie socialement. Des migrants moins scolarisés arrivent sous le statut de réfugiés et/ou à la recherche d’opportunités économiques. El Hadj Sadjo raconte son arrivée en 1991 : “Je suis venu à la recherche d’un engin, d’une voiture avec laquelle je pourrais travailler en Guinée”.

 

Il évoque également la très faible présence féminine peule à l’époque. Le regroupement familial, amorcé dès les années suivantes, contribue progressivement à l’enracinement de la communauté. 

 

Si les Peuls constituent le groupe majoritaire parmi les ressortissants guinéens établis en Belgique, cette présence ne saurait être confondue avec l’ensemble de la migration guinéenne. D’autres groupes ethnolinguistiques guinéens sont aujourd’hui de plus en plus présents, contribuant à une diversification progressive des profils migratoires en provenance de Guinée et à une recomposition des dynamiques communautaires au sein de la diaspora.

 

Une diaspora structurée et transnationale

 

Les Guinéens de Belgique entretiennent des liens transnationaux étroits avec la Guinée à travers l’envoi de fonds monétaires, les allers-retours réguliers entre la Guinée et la Belgique et par une organisation en associations d’originaires17. Ces dernières, fondées sur des marqueurs régionaux, villageois et ethniques visent à maintenir les solidarités locales en contexte migratoire, tout en contribuant au développement des villages et régions d’origine.

 

La diaspora se distingue également par une forte mobilisation autour d’événements sociaux majeurs, notamment en matière de solidarité funéraire. Le rapatriement des corps vers la Guinée, souvent organisé collectivement, constitue un moment clé de réaffirmation des liens communautaires et de l’attachement au territoire d’origine. Cette pratique, à la fois sociale, religieuse et symbolique, illustre la continuité des appartenances et la persistance d’un ancrage transnational, parallèlement à l’installation durable en Belgique. 

[1] Plus précisément mon mémoire de master en sociologie effectué en 2019 à l’ULB et ma thèse doctorale en sociologie en cours à l’UCLouvain.

[2] Bien que ces mêmes patronymes puissent être liés à des Peuls non guinéens (notamment mauritaniens, bien représentés à Bruxelles) ; ils restent néanmoins majoritairement associés aux Peuls de Guinée.

[3] Schoumaker, B., & Schoonvaere, Q. “L’immigration subsaharienne en Belgique. Etat des lieux et tendances récentes.” Démographie et sociétés, 3, 2014, pp. 1-24. https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal:127817

[4] Goerg, O., Pauthier, C., & Diallo, A. Le NON de la Guinée (1958). Entre mythe, relecture historique et résonances contemporaines, Paris, L’Harmattan, 2010.

[5] Migration en Guinée: Profil migratoire national 2020 (Rapport). Organisation internationale pour les migrations. https://publications.iom.int/system/files/pdf/mp-guinee-202-fr.pdf

[6] Idem.

[7] Selon une analyse des données du registre national belge effectuée par le démographe Bruno Schoumaker (UCL).

[8] Selon l’Office national de statistique Belge

[9] Schoumaker, B., & Schoonvaere, Q. “L’immigration subsaharienne en Belgique. Etat des lieux et tendances récentes.” Démographie et sociétés, 3, 2014, pp. 1-24. https://dial.uclouvain.be/pr/boreal/object/boreal:127817

[10] Lire l’article de Jean Français Pollet, “Reconstruire une vie après les mutilations génitales”, Imag, n° 380, janvier-février 2026, pp. 14-17.

[11] Cette motivation semble avoir été particulièrement prégnante entre l’indépendance et le début des années 2000. Depuis cette période, les motifs économiques semblent avoir pris le pas sur les raisons politiques dans les trajectoires migratoires.

[12] Ces noms de familles peuvent également être rencontrés chez des communautés peules d’autres régions d’Afrique de l’Ouest ; néanmoins, leur usage et leur identification sont majoritairement liés aux Peuls du Fouta Djallon.

[13] Baldé, A. “L’ethnie à l’épreuve des enjeux politiques : Réflexions sur le cas guinéen”. In Communication à la Conférence Internationale Statistiques sociales et diversité ethnique, 2007.

[14] Straussberger, J. F. “The Particular Situation”, in The Futa Jallon: Ethnicity, Region, and Nation in Twentieth-Century Guinea [Thèse de doctorat – Columbia University], 2015 https://doi.org/10.7916/D8T72GH5

[15] Cette catégorisation résulte d’une analyse issue d’un travail de terrain mené dans le cadre de mon mémoire de sociologie et de ma thèse de doctorat en sociologie.

[16] Tous les noms utilisés sont des noms d’emprunt afin de garantir l’anonymat des répondant·e·s. Les extraits présentés sont issus d’entretiens réalisés en 2019 et en 2025 dans le cadre d’un mémoire de master en sociologie (ULB) et d’une thèse de doctorat en sociologie (UCLouvain).

[17] Lire l’article de Mamadou Saliou Bah, “Un monde associatif en construction”, Imag, n° 380, janvier-février 2026, pp. 14-17.