#380 - janvier/février 2026

Espace refuge pour étudiant·es

Pendant des dizaines d’années, la communauté guinéenne en Belgique a pu compter sur de nombreuses associations locales, regroupées sous l’égide du Conseil des Guinéens de Belgique depuis 2022. Il existe au moins une association dans chaque petite ville, et trois dans les grandes villes. Pourtant, un pan de notre communauté demeurait invisible : les étudiantes et étudiants. C’est en décembre 2023 qu’est née l’Association des Etudiants Guinéens en Belgique (AEGB) pour combler ce vide.

 

Répartis dans les différentes villes universitaires de Belgique, les étudiants guinéens ont vécu sans structure propre ni représentation spécifique jusqu’en 2023, livrés à eux-mêmes face à un système académique exigeant et souvent déroutant. Nous avons appris qu’il a existé une association des étudiants guinéens de l’ULB. Mais nous n’avons pas trouvé de trace spécifique et ignorons, jusqu’à présent, la raison réelle de sa dissolution.

 

Ce vide institutionnel n’était pas sans conséquences. Sans repères ni accompagnement, beaucoup d’entre nous ont été confrontés à une grande solitude, à un stress et à une précarité psychologique réelle. L’absence de coaching et de transmission d’expérience sur le fonctionnement de l’enseignement supérieur belge a conduit plusieurs étudiants à l’échec ou au découragement. Certains ont fini par abandonner leur projet initial, se réorientant par défaut vers des filières de promotion sociale, quand d’autres se sont retrouvés dans des situations de grande vulnérabilité, parfois jusqu’à demander l’asile.

 

Via un groupe WhatsApp

 

C’est face à cette urgence sociale et académique qu’est née l’initiative de Sory Dabo, actuel président de l’Association des Étudiants Guinéens en Belgique (AEGB). Partant d’un simple constat et animé par la volonté de rompre l’isolement, il crée un premier groupe WhatsApp réunissant des étudiants guinéens de son entourage. L’objectif est simple mais ambitieux : transformer une communauté dispersée en un espace solidaire d’entraide mutuelle, afin de favoriser la réussite de chacun. Très vite, le bouche-à-oreille fonctionne. Le groupe s’élargit, les échanges se multiplient, et les discussions laissent place à une vision plus structurée. Cette dynamique collective aboutit, le 3 décembre 2023, à la tenue de la première assemblée générale à la résidence universitaire de l’UNamur, marquant officiellement la naissance de l’AEGB.

 

Depuis, l’association répond à des besoins concrets et essentiels. Sur le plan académique, elle joue un rôle clé d’orientation et d’accompagnement. Elle aide les étudiants à mieux comprendre les exigences du système belge, à éviter les erreurs de parcours et à s’appuyer sur les retours d’expérience de leurs pairs, que ce soit dans le choix des filières, les méthodes de travail ou la gestion du stress. Des formations internes et des présentations de mémoire des anciens étudiants ont permis aux étudiants d’avoir une idée sur comment aborder leur cursus. Un programme d’entraide est également mis en place pour ceux qui effectuent la même formation.

 

Une étudiante témoigne : “Grâce aux échanges avec des étudiants en avance dans le cursus, j’ai pu mieux comprendre le fonctionnement des évaluations et adapter mes méthodes de travail. Ces retours d’expérience et le contact avec les autres m’ont aidé à prendre confiance et à réduire ma solitude”.

 

Sur le plan social et psychologique, l’AEGB constitue un véritable espace refuge. L’éloignement familial, la pression financière et l’adaptation à un nouvel environnement fragilisent de nombreux étudiants. L’association leur offre un cadre bienveillant fondé sur l’écoute, le soutien moral et la solidarité. Cette solidarité se manifeste particulièrement dans les moments les plus sensibles de la vie. Cette capacité à être présente dans toutes les étapes de la trajectoire des étudiants illustre le rôle fondamental de l’association.

 

Enfin, sur le plan culturel et identitaire, elle contribue à préserver les liens avec la culture guinéenne tout en favorisant l’intégration dans la société belge, en créant des espaces d’expression et de valorisation culturelle indispensables à l’épanouissement personnel et collectif. Chaque année, l’AEGB organise une rupture de jeûne collective pour tous les étudiants, signe d’union, de partage et de fraternité. 

 

À travers tout cela, l’AEGB porte également une ambition de représentation : en structurant une voix collective capable de relayer les préoccupations des étudiants étrangers auprès des institutions académiques et du monde associatif par la remontée de problématiques récurrentes rencontrées par les étudiants. En décembre 2024, l’AEGB a pris part à un colloque au parlement bruxellois sur la thématique “Quelles évolutions pour l’emploi et l’aide à l’insertion professionnelle à Bruxelles dans le cadre de la transition technologique, de la transition écologique et des évolutions démographiques ?” où elle a apporté son point de vue sur le sujet.

 

Riche de son capital humain

 

Association encore jeune, nous ne disposons pas de moyens financiers importants. Sa principale richesse réside dans son capital humain : des membres engagés, motivés, qui donnent volontairement de leur temps et de leurs compétences. Le fonctionnement repose essentiellement sur les cotisations mensuelles des membres, fixées à cinq euros.

 

Aujourd’hui, l’AEGB fédère des étudiants guinéens inscrits dans les universités, hautes écoles et établissements de promotion sociale de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Présente dans les grands pôles académiques que sont Bruxelles, Louvain-la-Neuve, Liège, Namur et Mons, l’association compte 74 membres, dont environ 30% de femmes. Cette communauté se distingue par la diversité de ses profils d’étude : scientifiques, ingénieurs, médecins, économistes, juristes, acteurs de la santé publique ou du secteur social. Tous sont répertoriés au sein du registre de l’association, formant un réseau pluridisciplinaire fondé sur l’entraide et le partage de compétences.

 

À ce stade, l’AEGB ne dispose pas encore de partenariats formels avec d’autres associations étudiantes. La priorité a été donnée à la structuration interne et à la consolidation des bases. Néanmoins, des contacts informels existent déjà avec certains étudiants d’autres associations, notamment issues des communautés africaines et internationales. Ces échanges ont permis des partages d’expérience et ouvert la voie à de futures collaborations. À terme, l’AEGB ambitionne de développer des projets communs, culturels, éducatifs ou de sensibilisation afin de renforcer la visibilité des étudiants guinéens et leur contribution au paysage associatif belge. 

 

Des obstacles au retour

 

La question du retour au pays reste centrale dans les réflexions des étudiants. Pour plus de 98% d’entre eux, poursuivre des études en Belgique représente un sacrifice financier considérable. Une année de prise en charge d’un étudiant en Belgique correspondrait à environ trois années de salaire brut d’un fonctionnaire guinéen. Ce qui se traduit concrètement par des années d’économies familiales, parfois au prix de l’endettement, de la vente de biens ou de contributions collectives au sein des familles afin de permettre à ces étudiants d’accomplir leurs études. Bien qu’ils ne soient pas boursiers, beaucoup aspirent à mettre leurs compétences au service du développement de la Guinée. Toutefois, cette volonté se heurte à des obstacles structurels majeurs. Le marché de l’emploi y est souvent marqué par le népotisme et les réseaux d’influence, rendant l’insertion professionnelle extrêmement difficile pour les jeunes diplômés. Cette réalité décourage le retour de nombreux talents, contraints de construire leur carrière à l’étranger, au détriment du capital humain de leur pays d’origine.

 

Enfin, les procédures de l’équivalence des diplômes constituent un défi pénible. L’accès au bachelier en Belgique étant conditionné par une équivalence, de nombreux étudiants guinéens font face à des décisions administratives pénalisantes. Bien que le baccalauréat guinéen soit reconnu comme équivalent du CESS belge (lequel donne accès à l’université en Guinée), les parcours académiques étrangers sont souvent sous-évalués. Il n’est pas rare que des étudiants titulaires d’une licence se voient attribuer une équivalence inférieure à leur niveau réel. Cette situation limite fortement la liberté de choix et contraint beaucoup d’entre eux à se tourner vers des formations de type court, accessibles administrativement, mais éloignées de leur projet initial.