
#379 - novembre/décembre 2025
Faire justice autrement
Réparer – Restaurer – Transformer
#379 - novembre/décembre 2025
Et si on décolonisait la justice ?
En remontant aux racines autochtones de la justice transformatrice, nous empruntons un chemin qui bouleverse radicalement notre vision du système judiciaire occidental. L’enjeu : penser la justice comme relation, responsabilité, guérison.
En 1994, j’avais 13 ans et j’assistais au génocide des Tutsis en direct à la télévision. Je revois encore cette scène : le départ des casques bleus en jeeps et des dizaines de Rwandais·es les suppliant de ne pas les abandonner. Pourtant, c’est ce que nous avons fait, nous, le monde occidental, une fois de plus : nous avons semé les graines de la discorde et de la destruction pour mieux régner et puis, nous avons abandonné ce peuple à une mort cruelle et certaine pour un million d’entre elles et eux.
Quand le FPR (Front patriotique rwandais) a repris le Rwanda, Paul Kagame a expulsé les ONG occidentales, il a refusé l’aide européenne pour « rendre justice » et a préféré se tourner vers un mode de justice traditionnel appelé Gacaca. Il invoquait la responsabilité des pays colonisateurs du Rwanda – notamment la Belgique – et de ceux qui ont des intérêts sur celui-ci – la France – dans l’organisation du génocide. Ces puissances occidentales ne devaient donc plus se mêler de l’avenir du Rwanda et encore moins de « sa justice ». En voulant se passer des Occidentaux, le Rwanda assumait alors sa volonté de se décoloniser du joug européen et entendait mettre en œuvre un retour aux racines pré-coloniales; un processus de justice local, traditionnel dans le but de pouvoir restaurer le dialogue entre les victimes et les meurtriers, de pouvoir envisager un vivre-ensemble dans les villages, les communautés et de vider les prisons de ces milliers de personnes enfermées, dont des enfants.
Étudiante en droit, en faisant des recherches sur les Gacacas1, je réfléchissais à ce que pouvait signifier un autre cadre de justice que celui que j’étais en train d’étudier. Je comparais en vain des concepts comme « la présomption d’innocence », « les preuves objectives », « les crimes menant à des peines de prison » avec une assemblée d’anciens assis dans les villages et tentant d’écouter les victimes et de faire parler les personnes ayant perpétrés des actes de violence, de meurtres, de tortures brutales. Je pensais alors que seul notre système judiciaire, hérité de l’impérialisme romain et napoléonien, était capable de « rendre justice ». Je ne connaissais pas encore les dominations systémiques et leurs biais et j’avais hâte de devenir avocate.
« J’étais jeune, j’étais idéaliste, je pensais que les tribunaux belges respectaient la dignité et les droits humains de toutes les personnes vivant sur son territoire… quelle gifle ! Quand le juge des référés m’a crié : “J’en ai marre de ces dossiers d’étrangers, je m’en vais », quand cette femme noire ayant volé une conserve pour donner à manger à ses enfants s’est vue punir de prison ferme alors qu’un dealer blanc multirécidiviste bien défendu quittait les lieux libres, quand les réfugiés harassés de raconter leur histoire pleuraient dans mon bureau en me demandant ce devait subir la violence verbale de son ex-compagnon en face du juge qui n’est jamais intervenu,… A tous ces moments, mon être criait que non ça ce n’est pas « la justice » ! Il m’a fallu quitter le système pour envisager une autre forme de justice, celle qui partait des gens, de leurs besoins. »2 Et c’est précisément à cet endroit-là que j’ai commencé à me questionner.
Face aux limites de notre système judiciaire et pénal étatique – face à la criminalisation racialisée, à l’inefficacité de l’incarcération, à la reproduction des violences structurelles – une question s’impose : et si la justice pouvait être envisagée autrement ? Si elle avait déjà été pensée autrement ailleurs et dans d’autres temps ? Si on décolonisait/autochtonisait notre façon d’envisager la justice et de la rendre ?
Décoloniser la justice, cela veut dire : remettre en cause les fondements coloniaux de nos institutions judiciaires et pénales tout en reconnaissant la valeur des autres formes de justice, des pratiques communautaires et autochtones qui ont longtemps été marginalisées. Cela ne veut donc pas dire que d’autres modes de justice n’existent pas, cela veut juste dire qu’ils ont été effacés et qu’il est possible de les retrouver et de les reconnaître.
Dans cette réflexion, la justice transformatrice est venue à mon aide pour faire le lien avec les justices autochtones. Car, depuis qu’elle est apparue dans les années 1990 en Amérique du Nord3, la justice transformatrice se base sur une autre vision de la « justice », une vision qui exprime que « le conflit appartient à la communauté »4, et qui propose de répondre différemment à la violence et au conflit : de manière non punitive, non étatique, centrée sur la communauté, la guérison et la responsabilité collective. Elle propose cette vision inspirée « des pensées et des pratiques de justice autochtones, en particulier des premières nations d’Amérique du Nord et de certains peuples polynésiens »5. Alors revenons sur ce que signifie notre système pénal moderne, tel qu’il a été imposé par les États coloniaux. Ce système, qui a traversé les siècles pour s’imposer à nous, repose sur la punition, la séparation et le contrôle institutionnel. Il crée une distance entre les personnes concernées : l’État se substitue à la communauté, les prisons remplacent la médiation sociale, et la réparation du lien disparaît au profit de la peine.
Les recherches et études féministes, abolitionnistes et autochtones, qui sont au cœur de la justice transformatrice, montrent que ce modèle :
Décoloniser la justice6 consisterait donc à réhabiliter des modes de régulation sociale alternatifs : ancrés dans la communauté, centrés sur les relations, et orientés vers la transformation plutôt que la punition.
Les traditions autochtones du monde entier ont constitué et constituent encore une source majeure d’inspiration pour la JT. Elles ne sont pas reproduites telles quelles – par respect pour ces cultures et pour éviter l’appropriation – mais leurs principes ont nourri les mouvements abolitionnistes et communautaires qui sont à la base de la justice transformatrice.
Dans de nombreuses nations autochtones, le tort est compris comme une rupture d’équilibre : entre personnes, familles, clans, êtres humains et territoires. La réponse à une violence ou à un conflit va donc viser à restaurer ce lien, et non pas à punir un ou plusieurs individus. Cette guérison peut se faire de différentes manières en réinitiant un échange entre les parties impactées directement et indirectement, notamment par la tenue de cercles de discussion.
Les cercles ne sont pas uniquement des outils, mais une philosophie politique : tout le monde voit, tout le monde est vu, tout le monde témoigne.
A titre d’exemples, nous pouvons citer :
Ces pratiques valorisent la responsabilisation volontaire et collective, la transparence, les besoins des victimes, la reconnaissance du tort causé, le soin relationnel et la compréhension systémique des causes des violences – autant de fondements qui aujourd’hui sont repris par les initiatives de justice transformatrice.
Ainsi, dans plusieurs traditions autochtones, « l’individu ne porte jamais seul la faute ». Une violence est le symptôme d’un dérèglement plus large lié à la pauvreté, l’exclusion, la perte de culture, des traumatismes historiques et transgénérationnels.
La justice transformatrice ne cherche pas à simplement imiter ces modèles, mais à s’en inspirer pour créer des pratiques qui soient contemporaines, contextualisées, et décoloniales.
Après plus de quinze années à accompagner des personnes victimes de violences, j’ai pu constater qu’ajouter de la violence (punition, prison, amendes, etc.) aux violences vécues ne contribuait nullement à enrayer son cycle mais au contraire ne faisait que le nourrir.
Au Canada, de nombreuses chercheuses et chercheurs se sont demandés pour quelles raisons les populations autochtones étaient sureprésentées dans les pénitenciers et y ont vu une nouvelle forme de colonialisme. Ils et elles se sont attelés à analyser ce phénomène et ont rapidement compris que le système judiciaire canadien (et donc colonial) « était loin d’être l’outil approprié pour faire face à une telle crise »7, certaines voix se sont fait entendre pour mettre en avant la nécessité de revenir à des cercles de « guérison » utilisés par les peuples des plaines avant la colonisation.
Décoloniser la justice n’est donc pas simplement réformer la police ou les tribunaux : c’est carrément changer de vision, transformer notre façon de concevoir la justice. Les traditions autochtones du monde entier montrent que la justice peut être un processus collectif, relationnel, orienté vers la guérison, capable de prévenir et d’agir sur les violences à leurs racines.
La justice transformatrice s’inscrit dans cette lignée : elle cherche à répondre au tort tout en transformant les conditions qui l’ont rendu possible. Les expériences autochtones et communautaires nous rappellent qu’il existe d’autres manières – ancestrales, contemporaines, vivantes – de vivre, de réparer et de se protéger collectivement.
[1] Après le génocide de 1994, plus de 12.000 tribunaux Gacacas, tenus en plein air, ont permis d’impliquer les survivant·es, familles et voisin·es, de favoriser la vérité publique, d’assurer la réintégration de milliers de personnes. Malgré leurs limites – pression sociale, encadrement étatique – les Gacacas incarnent une justice locale fondée sur la vérité, la réparation et l’engagement communautaire.
[2] Extrait du discours d’expertise sur la justice transformatrice énoncé lors du procès-fiction de la Ligue des droits humains des 12 et 13 octobre 2025 au Festival des Libertés.
[3] Cf. dans ce dossier Imag, l’article de Juliette Léonard, « Ce que la justice transformative nous apprend », pp. 22-26.
[4] Citation de Nils Christie tirée de : Gwénola Ricordeau, Crimes et peines. Penser l’abolitionnisme pénal, Grévis, 2021.
[5] Tiré de l’ouvrage Justice partout. Outils féministes pour répondre par nous-mêmes aux violences, coordonné par Camille Soffer et Coline Zuber (Le passager clandestin, 2025, p. 22.)
[6] « Only the colonized can decolonize » (Seuls les colonisés peuvent décoloniser), citation de la première ministre autochtone de la Justice et procureure générale du Canada, Jody Wilson-Raybould. Dans le livre Une véritable justice équitable, décolonisée par et pour les peuples autochtones de Pierre Rousseau (Presses de l’Université de Laval, 2023).
[7] Idem, p. 35.
« Imaginer une société où les violences ne sont pas simplement punies, mais comprises, interrogées, sur lesquelles on travaille collectivement pour que les causes s’arrêtent. Où les victimes peuvent retrouver autonomie, sécurité, soutien réel – et où les auteurs, quand ils le souhaitent, puissent assumer la transformation de leur geste, comprendre ses effets, réparer. »
Extrait du procès-fiction « Comment rendre justice aux victimes de violences conjugales ? », par la Ligue des droits humains dans le cadre du Festival des Libertés 2025.
Procès fictif : comment rendre justice aux victimes de violences conjugales ?