
#379 - novembre/décembre 2025
Faire justice autrement
Réparer – Restaurer – Transformer
#379 - novembre/décembre 2025
La palabre
Un rendez-vous à la société
La palabre est une parole/mise en scène qui produit les lieux de croisement, qui explose, expose, apaise et donne rendez-vous au futur. Médiation imparfaite, elle peut être le lien entre création et responsabilité, devoir et justice, restauration et instauration d’une parole ou d’une vie. Et finalement, loin d’être une pratique exotique, elle serait un adjuvant pour la plupart des penseurs de la justice restaurative et même des professionnels de la santé comme ces médecins américains qui font d’elle un modèle pour « la santé globale »1.
Le plus souvent, nous assure-t-on, réduire la justice à la punition, relève de la bêtise. C’est ce que nous affirme Robert Musil dans sa conférence intitulée De la bêtise. « Dans un Manuel de psychiatrie naguère bien connu, à la question : “Qu’est-ce que la justice ?”, la réponse suivante : “C’est que l’autre soit
puni !” était citée comme un exemple d’imbécillité notoire ; aujourd’hui en revanche, elle constitue le fondement d’une conception du droit surabondamment commentée »2. Une autre forme de justice est la palabre africaine qui n’adopte pas uniquement « la bêtise de la punition » mais, en se définissant comme le lieu de croisement, le temps d’apaisement et d’embrasement, donne l’exemple d’une justice restaurative.
Avant d’être le lieu de la circulation de la parole, la palabre est d’abord l’investissement d’un espace physique dans lequel l’histoire de la nature et celle des hommes se croisent. L’inscription des hommes dans cet espace va donner à celui-ci un caractère spécial. La palabre ne se tient pas n’importe où, le lieu où elle se tient indique derrière l’espace physique des multiples symbolisations. Une palabre ne se tiendra jamais dans une cuisine. Elle se tient dans un lieu investi d’autorité (la place du village, la maison du chef ou des plus anciens, la proximité des cimetières pour prendre presque à témoin ceux qui ne sont plus présents physiquement, la limite entre deux villages, etc.). Cette histoire de la nature rencontre celle des hommes et, dans l’exercice de la palabre, la nature est un acteur actif dans la mesure où elle devient témoin et même parfois juge dans le cas des ordalies où l’on demande à la nature de démentir ses propres lois. En se tenant dans un endroit bien défini, l’événement de la palabre « produit des lieux ». Qu’est-ce que c’est que produire un lieu dans l’histoire du conflit (palabres agonistiques) ou dans le sillage d’une alliance matrimoniale dans le cadre des palabres iréniques ?
Un espace semble donné quand un territoire lui est construit par des normes, des frontières, des interdictions et de la manière dont on peut se l’approprier. Mais entre l’infinité de l’espace et la finitude de tout territoire, on peut dégager la notion de lieu qui intéresse la palabre en ce qu’elle est justement une productrice des lieux. Qu’est-ce qu’un lieu ? Est-il donné ou produit ? Et qu’est-ce qui fait qu’à l’intérieur d’un territoire nous puissions dégager un lieu ?
Avant de définir notre conception du lieu, nous aimerions affirmer que la notion de « production du lieu » a été utilisée par Michel de Certeau dans son livre L’écriture de l’histoire. Michel de Certeau affirme : « Par lieu, j’entends l’ensemble des déterminations qui fixent ses limites à une rencontre de spécialistes et qui circonscrivent de qui et de quoi il leur est possible de parler quand ils traitent entre eux de la culture »3. Pour Michel de Certeau, produire un lieu signifierait donc dévoiler les strates du discours, les agents et les déterminations qui nous font choisir de parler, d’analyser et d’éliminer ce qui nous paraît important ou accessoire. La production du lieu est ainsi, dans cette perspective, une opération de dévoilement et de critique. Un autre type de rapport au lieu, surtout du discours, a été étudié par Michel Foucault dans L’ordre du discours. La production du lieu d’un discours est relative à celui qui le « tient » : à celui qui exerce la police du discours en contrôlant ses régimes de production et de surveillance. Il établit ainsi le jeu des règles et les procédures ainsi que des critères et lignes de démarcations. Pour nous, la production d’un lieu durant la palabre ne doit pas être restreinte au seul discours, mais ouvre un espace de rencontre entre les règles et leur transgression. La production du lieu dans notre perspective ne pourra donc pas être comme celle de Michel de Certeau et Michel Foucault, elle pourrait être très bien résumée par le commentaire que fait Rolf Elberfeld de la notion de «Basho» (le lieu) tel que la définit le philosophe japonais Nishida Kitaro : « Le lieu exprime la dimension qui est à la base de toute relation – qu’elle soit intérieure ou extérieure […]. Le lieu est la condition de la possibilité de toute relation sans pour autant entrer dans cette même relation. »4 Produire un lieu dans la palabre sera donc pour nous de faire attention non seulement à l’émergence des conditions de possibilité de toute relation, mais aussi et surtout à ce qui se situe « entre-deux» et qui exprime à la fois les limitations mais aussi les possibilités de franchissement et de transgression.
Avant d’être un acte d’échange langagier et normatif, la palabre est une question de territoire et d’espace. Le « territoire » de la palabre est limité, borné symboliquement, encadrant les gestes qu’on peut ou pas utiliser pendant l’accusation, la plaidoirie ou le témoignage ; les palabres ont toujours des codes. Mais immédiatement, il peut aussi y avoir dans un même lieu la transgression des codes. À la parole ordonnée et bien articulée peut surgir le rire, l’ironie ou un événement comique. A ce lieu où il n’est pas possible de circuler d’un endroit à un autre, il peut y avoir la rupture des codes et une circulation inattendue, par exemple un chien qui s’introduit dans l’espace de la palabre et urine à côté du pied de l’un des dignitaires. La palabre est donc la production des lieux qui sont en fait des « entre-deux ».
Les êtres doués de parole, de volonté, de désirs et de peurs se définissent comme des sujets ayant des projets. Dans ceux-ci se trouve la violence sous forme réelle ou symbolique. Ce rappel nous indique que, comme le dit l’historien Wilhelm Schapp, « l’histoire d’un homme ne surgira jamais non plus dans le vide, de manière à ce que l’homme seul surgisse, mais elle surgit dans un environnement, sur l’arrière-plan des histoires des autres, qui finissent par se perdre d’une manière ou d’une autre dans l’horizon ; de sorte qu’on peut avoir l’impression qu’entre toutes les histoires il y a une connexion proche ou lointaine »5. Vivre, c’est être enveloppé dans des récits, c’est vivre sa condition humaine comme étant un « tissu d’histoires » dont les fibres se dénoueront à l’occasion des crises. Et quand on est « empêtré dans des histoires » aussi bien celles qui nous précèdent quand nous arrivons à la vie que celles qui se tissent autour et en nous, la crise – dont la palabre est la mise en scène et la mise en sens du conflit – devient la médiation par laquelle une société accède à la maturité.
La palabre est anamnèse; l’occasion de rappeler les récits constitutifs, les alliances et contre-alliances, les trahisons et les dettes antérieures. Ce rappel constitue à la fois une mémoire pour tous et une mémoire vécue différemment par chacun. Ce qui s’est passé est une dette que doit solder ce qui se passe dans le présent. Tandis que la justice punitive ne se mêle que de la crise présente, de la seule transgression de la loi et ne se tourne vers le passé que pour appliquer une jurisprudence, la palabre, quant à elle, plonge dans l’histoire, dans la mémoire et, comme dirait Castoriadis, dans le magma imaginaire d’une société. La mise en scène de l’embrasement durant les séances de palabres – les paroles de défense ou d’accusation, les témoignages, des paroles vraies et des mensonges, les anamorphoses entre ce qui est dit et ce qui est occulté, les cris, les soupirs, les éclats de voix, les simulations des luttes physiques – rappelle que l’embrasement est un moment clé qui met la société au-devant d’elle-même. L’embrasement lors de la palabre produit l’histoire, encadre une mémoire, rappelle à la fois les dettes antérieures et les promesses futures, c’est le moment où le face à face, le corps à corps, le «dent pour dent» donnent une place au ‘Tiers instituant’ qui met en sens et en scène les dettes d’une société et les anticipations futures. La palabre enseigne à nos contemporains qu’une société ne peut vivre sans dettes et sans anticipations.
La palabre devient ainsi une clinique sociale dans laquelle les symptômes de ce qui arrive à la société sont examinés publiquement, contradictoirement, pas au nom de la loi abstraite imposée/négociée par l’Etat, mais au nom de la société dont les multiples relations ont été ébranlées (et dès lors, méritent d’être réparées). Le volet de la réparation, de la restauration, est ici plus important que le volet punitif. On pourrait conclure que, durant la palabre, l’embrasement n’est pas l’écrasement mais une mise en scène, une mise en sens, une conjugaison du passé, une évaluation du présent, une anticipation du futur, une clinique qui évalue les symptômes, et surtout une poétique qui crée, répare, restaure, instaure et qui rend la dignité aux êtres en conflit et surtout ceux qui ont subi le tort.
La palabre qu’elle soit irénique (à l’occasion d’une vente ou de la dote lors des mariages) ou agonistique (celle qui est là pour résoudre la crise et apaiser la violence et les injustices) se décline toujours comme une transaction. Durant celle-ci et après l’embrasement, la société fabrique les manières d’apaiser et de prévenir le crime. La première est l’invocation de l’agentivité abstraite. Par exemple, à l’intérieur d’une famille quand il y a eu des crimes abominables comme le fratricide, on déchargera une partie de la responsabilité pénale sur une entité abstraite afin que la société elle-même puisse panser ses plaies et que le criminel soit moins affecté : on dira que le criminel a été utilisé par un mauvais génie qui est la cause efficiente du crime. Le criminel est juste une cause matérielle qui a été utilisée par cette cause efficiente d’origine mystique.
La deuxième forme d’apaisement est la reconnaissance de la victime. Pour éviter les récidives dans certains cas, le criminel doit être puni. Cette punition n’est pas destinée à le détruire mais à l’instruire. Chez les Beti du Cameroun, celui qui était coupable de fratricide était définitivement chassé du village, mais par le jeu des alliances matri- et patrilinéaires, on trouvait au criminel une société d’accueil. Et dans ce cas, le criminel devait aller s’établir chez ses oncles maternels. Il recommencera une nouvelle vie là-bas, mais n’étant pas dans sa lignée patrilinéaire, il ne pourra jamais bénéficier de la propriété foncière.
La palabre n’a pas pour ambition de régler tous les problèmes de la société. Elle ne donne pas une théorie déontologique qui nous dira au détail près les devoirs, elle n’adopte pas une vision téléologique qui vise uniquement le bien de la société lors d’une crise.
La palabre serait le lieu où les sujets qui sont les acteurs et les symboles qu’ils génèrent se mettent en scène non seulement pour parler mais surtout pour imaginer et créer. Cette imagination est là pour donner un autre rendez-vous à la société. La plupart des théories de la décision s’occupent, s’agissant de la justice, de la manière dont les jugements sont rendus lors des crises. Mais ce qui nous paraît important dans le cas de la palabre, c’est non seulement la place de l’imaginaire mais surtout celle de l’imagination. Ricoeur nous dit que « c’est dans l’imagination que d’abord se forme en moi l’être nouveau. Je dis bien l’imagination et non la volonté. Car le pouvoir de se laisser saisir par de nouvelles possibilités précède le pouvoir de se décider et de choisir »6. La palabre se veut une médiation imparfaite, elle est une parole inachevée, une parole d’ajournement, un rendez-vous (futur) dont l’ambition est de restaurer la relation, d’instaurer une parole, d’établir des récits qui fonderont les actions, les décisions et les niveaux de reconnaissance de ceux qui ont subi le tort.
Dans le cadre de certaines palabres africaines, l’exemple de cet inachèvement est bien exprimé dans cette formule prise chez des Beti. Quand un jugement est prononcé pendant une séance de palabre, celui-ci est reçu comme une solution provisoire au problème posé, et une question à ce qui pourra arriver après. Pour exprimer le consensus – en fait, un consensus qui est bien provisoire pour que la société puisse avancer – ils diront : « Nous sommes d’une même voix mais avec des gorges différentes ». Nous sommes d’une même voix – par conséquent, on peut collaborer, avoir un projet social commun, restaurer la dignité de ceux qui l’ont perdue – mais chacun doit garder sa singularité et sa particularité. La palabre est ainsi un rendez-vous aux palabres futures, autrement dit, la mise en scène, la mise en sens et la circulation de la parole doivent être des horizons permanents.
[1] Patrick Luan & Paul Reed, « La Palabre, A New Schema for Global Health », in Disaster in Medecine and Public Health Preparedness, Volume 10, Issue 4, August 2016, pp. 541-543.
[2] Robert Musil, De la bêtise, Paris, édition Allia, 2000, p. 39.
[3] Michel de Certeau, La culture au pluriel, Paris, Union Générale d’Editions, 1974, p. 268.
[4] Rolf Elberfeld, « Nouvel ordre du monde, lieu et monde mondial chez Nishida », in Augustin Berque (sous la dir.), Logique du lieu et dépassement de la modernité, Ousia, Bruxelles, 2000, p. 143.
[5] Wilhem Schapp, Empêtrés dans des histoires. L’être de l’homme et la chose, Paris, Cerf, 1992, p. 124.
[6] Paul Ricoeur, Du texte à l’action, Paris, éd. du Seuil, 1986, p. 302.