#358 - septembre/octobre 2021

Neutralité, féminisme et foulard

Le débat sur le foulard et surtout sur l’interdiction de le porter n’en finit pas. Mais en quels termes se pose-t-il spécifiquement en Flandre ? Bien que la question continue à diviser, l’interdiction pour des fonctionnaires en contact avec le public a été incluse dans l’accord de coalition de l’actuel gouvernement flamand. A contrario, la ville de Gand a opté pour une approche pragmatique et de déminage.

À chaque fois, il s’avère qu’il suffit de peu de choses pour relancer le débat. Juste avant l’été passé, nous en avons vu un bon exemple, cette fois au niveau de la Région bruxelloise et du gouvernement fédéral. En cause, une décision sur la possibilité de porter un foulard à la STIB, la société de transport bruxelloise, et la nomination d’Ihsane Haouach, qui porte un foulard, comme commissaire du gouvernement à l’Institut pour l’égalité des femmes et des hommes. Sans parler des nombreuses histoires qui ne sont pas relayées par les médias. Chaque semaine, vous trouvez sur les médias sociaux des témoignages de femmes musulmanes qui ne sont pas les bienvenues avec leur foulard.

 

Deux arguments reviennent dans ce débat qui dure depuis des décennies. D’une part, la soi-disant oppression des femmes dans l’islam, liée à la menace que cela représente pour l’État de droit, l’ordre public, etc. Et, d’autre part, le principe de neutralité, généralement compris comme la stricte séparation de l’Église et de l’État, également appelé laïcité à la française.

Les femmes dans l’islam : entre oppression et menace

 

La fable persistante selon laquelle les femmes voilées sont opprimées par des hommes musulmans rigoristes était un des premiers arguments mobilisé : «Pouvons-nous accepter que les filles et les femmes musulmanes aient moins de droits que leurs homologues masculins? Pouvons-nous accepter qu’elles doivent porter un voile ou une burka contre leur gré, qu’elles soient forcées de se marier, que leurs lèvres soient cousues ensemble, qu’elles soient ostracisées, qu’elles soient “liées par l’honneur”?» (Dirk Verhofstadt, De Standaard 14/10/2004).

 

Si l’argument précédent montre la femme musulmane comme une victime, à d’autres moments, elle est présentée comme une coupable en affirmant que les femmes portant le foulard représentent une menace pour l’État de droit: «Les femmes portant le foulard au guichet sont le début d’une rupture de digue sur laquelle les croyants se basent pour exiger de plus en plus un traitement spécial au nom de Dieu» (idem, De Morgen 27/05/2003). Ces citations datent du début de ce siècle et vous pouvez constater qu’elles apparaissent toujours dans le débat qui a eu lieu en juin dernier dans les milieux politiques bruxellois et principalement francophones, sous l’impulsion notamment du MR, mais aussi de la N-VA et du Vlaams Belang.

 

L’autodétermination des femmes

 

Dès le début, des groupes féministes comme Furia se sont également exprimés dans ce débat. Au départ, nous avons surtout réagi à l’argument de «l’oppression». Les décideurs politiques et les faiseurs d’opinion (principalement des hommes) qui ont plaidé en faveur de l’interdiction du foulard ont ouvertement sollicité notre soutien. Selon eux, aider les «femmes musulmanes opprimées» était une tâche féministe essentielle. Furia a toujours refusé d’être utilisé à cette fin. Comme dans la lutte pour le droit à l’avortement, cette autre question qui a nécessité des décennies d’engagement féministe, nous mettons en avant la liberté de choix et l’autodétermination des femmes.

 

Il en est de même pour d’autres organisations de femmes et pour les nombreuses femmes portant le foulard qui font entendre leur voix. À cet égard, il semble y avoir un certain progrès : dans ce que nous appelons commodément les médias de qualité, rares sont ceux qui affirment que le foulard est par définition synonyme d’oppression.

 

Neutralité : veuillez inclure

 

Comme l’argument de la neutralité du gouvernement et de la séparation de l’Église et de l’État s’est avéré plus «fructueux»,  il est devenu dominant dans les discours  – nous l’avons vu récemment dans les débats sur la STIB et sur la nomination d’Ihsane Haouach comme commissaire du gouvernement. C’est aussi le grand argument de la ville d’Anvers, où l’accord administratif de 2007 a introduit l’interdiction du port de tout symbole philosophique pour l’ensemble du personnel municipal en contact direct avec le public. Le bourgmestre de l’époque, Patrick Janssens (sp.a), n’a pas caché que l’interdiction concernait principalement le foulard. Dans son livre Het beste moet nog komen (Le meilleur est à venir), il écrit: «(…) encore une fois, malgré ma compréhension, je ne pense pas qu’il soit approprié d’autoriser le port du foulard (ou d’autres symboles religieux ou politiques) dans l’exercice de fonctions publiques, qui doivent refléter la neutralité du gouvernement (police, guichetiers)»1. L’introduction de l’interdiction du port du foulard à Anvers ne s’est pas faite sans lutte. Une action de protestation à grande échelle a conduit à la formation de BOEH! – plateforme d’action féministe et antiraciste qui défend «le droit des femmes à l’autodétermination de porter ou non le foulard. Partout et en toutes circonstances». Dans les années qui ont suivi, BOEH! a mené aussi une bataille juridique contre l’interdiction du port du foulard à l’école. Cette interdiction a également commencé à Anvers (Atheneum of Antwerp, 2009) et a ensuite été étendue à l’ensemble de l’enseignement communautaire flamand.

 

Une séparation «douce»

 

La neutralité de l’État est certainement un principe important. En même temps, la séparation de l’Église et de l’État n’est pas littéralement énoncée dans la Constitution. La Belgique connaît une séparation «douce» de l’Église et de l’État, qui se concrétise par la confrontation constante de certaines situations à quelques articles de la Constitution. Quel est le résultat de cet exercice dans une société de tradition catholique comme la nôtre? En Belgique, l’enseignement libre est subventionné plus ou moins sur le même pied que le réseau officiel, suite à des accords sur ce qui est enseigné dans ces écoles. Ou encore, tous les «corps constitués» du pays assistent au Te Deum dans la cathédrale de Bruxelles le 21 juillet. Sur les dix jours fériés, six sont catholiques et quatre laïques. Les salaires et les pensions des «ministres du culte» sont payés par l’État. En 2001 seulement, une circulaire ministérielle est parue pour retirer les crucifix des salles d’audience belges. Et ainsi de suite. La neutralité de l’État semble compatible avec une certaine présence de la religion catholique. Nous pensons que l’exercice peut se faire aussi pour l’islam.

 

Depuis 50 ans, Furia défend un féminisme qui considère le droit des femmes à l’autodétermination et la solidarité comme des concepts centraux. Dans ce cadre, nous avons développé une vision cohérente de la neutralité inclusive au cours des dernières décennies, une vision pour laquelle la séparation de l’Église et de l’État et le droit constitutionnel à la liberté religieuse ne sont pas mis en concurrence. Une vision qui donne aux femmes musulmanes qui portent un foulard une place à part entière dans la société. Une vision qui ne part pas de l’importation du concept de «laïcité» du débat français, mais qui se base sur la manière dont la Belgique applique la séparation de l’Église et de l’État. Dans cette tradition, les femmes portant un foulard peuvent parfaitement avoir leur place. Regardez les autorités publiques qui n’ont pas interdit ou inversé une interdiction. Par exemple, la ville de Gand.

 

Le pragmatisme gantois

 

En 2007, le conseil municipal de Gand a suivi l’exemple d’Anvers et une majorité du CD&V, de l’Open VLD et du Vlaams Belang a voté en faveur d’une interdiction du foulard. Les actions de protestation, auxquelles Furia a également participé, n’ont pas permis de renverser la vapeur. Cependant, au cours de la législature suivante, cette interdiction a été révisée. Une initiative citoyenne a recueilli les signatures nécessaires (et bien plus encore) pour inscrire l’abolition à l’ordre du jour du conseil communal. Le cartel sp.a/Groen disposait d’une majorité suffisante pour voter en faveur de cette proposition et a reçu le soutien des quatre conseillers du CD&V. 

 

Depuis lors, l’administration de la ville a opté pour une approche pragmatique et de déminage. Ainsi, des fonctionnaires portant un foulard poursuivent leur travail jour après jour pour aider au mieux les habitants de la ville. Alors qu’à Bruxelles, une interdiction de facto est entrée en vigueur en raison de l’arrêt de la Cour constitutionnelle du 4 juin 2020 qui a jugé que l’interdiction du foulard dans un collège bruxellois ne violait pas la Constitution ou le traité européen des droits de l’homme. A Gand, le conseil communal a approuvé la mise à jour du règlement scolaire pour les écoles secondaires du système éducatif urbain où l’accord général stipule que les symboles idéologiques sont autorisés “dans l’enseignement communal”, à condition que les normes légales de sécurité ou d’hygiène soient respectées. Les écoles peuvent déroger à ce règlement dans leur propre règlement scolaire interne, mais uniquement avec des arguments fondés. Pour l’échevin gantois de l’Enseignement Elke Decruynaere (Groen ), cela fait partie d’un projet pédagogique plus large basé sur le pluralisme actif: «Tout d’abord, le projet pédagogique de Stedelijk Onderwijs Gent repose depuis 2014 sur le principe du “pluralisme actif”: nous respectons l’individualité de chacun, nous considérons la diversité comme une richesse et nous choisissons des écoles à l’image de notre société, où l’on travaille sur le vivre ensemble. Ce choix pour un pluralisme actif se traduit désormais dans le règlement scolaire, mais aussi ‒ et surtout ‒ dans les écoles elles-mêmes» (De Standaard, 29/06/2020).

 

Et toujours à Gand, chez Groen: Hafsa El-Bazioui, aujourd’hui conseillère communale, occupera un poste d’échevine à partir du 1er janvier 2022, avec son foulard. Seul le Vlaams Belang s’efforce actuellement d’obtenir une interdiction.

 

L’expérience de Gand – après tout, la deuxième plus grande ville de Flandre – montre qu’une autre façon de gérer et de débattre du port du foulard n’est pas une illusion. Et il n’existe aucun signe de la catastrophe annoncée non plus. Alors que là où il y a interdiction, il n’y a que des perdants: les femmes qui sont limitées dans leur droit au travail, et la société dans son ensemble, inévitablement entraînée dans un récit polarisant et islamophobe. Ce dernier point est nié sur tous les tons, mais il suffit de voir les menaces de mort adressées à la future échevine de Gand, Hafsa El-Bazioui, lorsqu’elle s’est exprimée dans l’émission politique De Zevende Dag au sujet de la nomination d’Ihsane Haouach comme commissaire du gouvernement auprès de l’Institut pour l’égalité entre les femmes et les hommes (06/06/2021).  

 

Il serait bon que chacun cherche, comme à Gand, à établir des liens au lieu de se polariser ou d’utiliser la situation précaire de femmes musulmanes comme monnaie d’échange dans des jeux de pouvoir politico-électoraux à courte vue. Nous espérons que les quelques communes flamandes qui appliquent une interdiction du foulard en 2021 en prendront également conscience. Un plaidoyer du gouvernement pour une société inclusive ne peut être convaincant que si le gouvernement lui-même donne l’exemple.

 

[1] Parce que tous les plaidoyers pour l’interdiction des signes convictionnels visent le foulard, à Furia nous utilisons systématiquement le terme d’interdiction du foulard.