#382 - mai/juin 2026

Les Doms syriens s’accrochent

Dix ans après leur arrivée

Un peu plus de dix après l’arrivée à Bruxelles de milliers de Syriens de la communauté dom, les communes d’Anderlecht et de Schaerbeek ont lancé des projets novateurs pour accompagner les familles à s’intégrer en Belgique. Le fossé d’incompréhensions et de malentendus culturels s’est réduit. Et même s’il reste encore du pain sur la planche, beaucoup de chemin a été parcouru.

 

n ce début d’après-midi d’avril, dans une petite salle de l’Institut de la Providence, à Anderlecht, tout a été fait pour mettre à l’aise les deux papas syriens conviés à une rencontre informelle avec l’équipe pédagogique de l’établissement d’enseignement secondaire. Des pâtisseries orientales et du thé ont été disposés sur une table autour de laquelle chacun prend place. Mustapha, le premier papa arrivé, apprécie l’accueil, tout en s’amusant : “Chez nous, on ne boit pas le thé en sachet, mais dans une grande théière que tout le monde partage”. Quelques rires fusent, l’atmosphère se détend. Les deux hommes participent au projet Pygmalion, lancé par la Cellule de relations interculturelles et primo-arrivants (CRIPA) d’Anderlecht en 2022, et qui a pour objectif de créer du lien entre les familles syriennes de l’ethnie dom et les équipes scolaires. Les Doms, une minorité souvent associée à des “gitans” du Moyen-Orient, sont arrivés par milliers en Belgique à partir du printemps 2014 après un long périple à travers l’Afrique. Beaucoup se sont installés à Cureghem, où les Syriens représentent désormais la troisième plus importante nationalité.

 

Le projet Pygmalion

 

À l’Institut de la Providence, établissement avec le plus faible indice socio-économique des écoles francophones de Belgique, environ 40 % des élèves sont Doms. Les enseignants sont confrontés à un problème majeur : le décrochage scolaire. Près d’un quart des élèves de l’établissement ne viennent quasiment pas à l’école. “Le programme Pygmalion consiste à aborder avec les parents la question des devoirs, du journal de classe, de l’antenne scolaire. Ils ne savent souvent pas comment aider leurs enfants, et de leur côté, les établissements scolaires ne savent pas valoriser les élèves doms”, explique Tamim Alchoiri, médiateur culturel à la CRIPA.

 

Pygmalion se déroule en plusieurs étapes : d’abord une séance de sensibilisation avec l’équipe pédagogique sur la communauté dom, puis quelques rencontres annuelles avec les parents et l’équipe enseignante. La CRIPA et le CPMS (Centre psycho-médico-social) sont présents en tant que facilitateurs. L’an dernier, un premier café avait été organisé à la Providence avec plusieurs familles, mais l’initiative a fait long feu. Cette fois, l’approche est différente : la réunion en petit comité vise à mobiliser des parents impliqués qui pourront servir de relais auprès de la communauté, notamment via la création d’un groupe WhatsApp. “Nous voulons instaurer avec les parents une relation de confiance, nous avons besoin d’eux. L’absentéisme scolaire enclenche de nombreux mécanismes avec la justice ou la police, qui les effrayent. Quand on leur parle d’obligation scolaire, ils acquiescent poliment, mais nous, on veut qu’ils nous disent ce qui ne va pas, ce qu’on pourrait améliorer pour que les enfants accrochent plus à l’école”, affirme Iris Touront, psychologue au sein d’un CPMS qui intervient souvent à la Providence.

 

Dix ans plus tard, le jour et la nuit

 

Entre deux gorgées de thé, la discussion sur la scolarisation démarre avec franchise. “En Syrie, beaucoup d’entre nous vivaient dans des zones rurales, loin des écoles, et nos parents ne pouvaient pas payer les transports pour y aller”, raconte Mustapha. “Nous n’étions pas sédentaires comme ici en Belgique, et nous nous déplacions tous les six mois en fonction des opportunités de travail saisonnier. Dès l’âge de 12 ans, nous travaillions pour aider nos parents”, ajoute le papa, qui a deux enfants scolarisés dans l’établissement. Pour Majid, père d’une jeune fille de 18 ans en 3e secondaire, la communauté peine à comprendre l’utilité de l’école : “Nos enfants étudient pendant dix ans dans votre système scolaire, mais aucun d’entre eux ne trouve de travail à la sortie. Ça n’encourage pas nos enfants à aller à l’école”.

 

Le décrochage s’aggrave généralement dès l’âge de 14 ans. Les adolescents parlent bien le français, mais ne maîtrisent pas bien l’écrit, un obstacle pour obtenir le CEB. Leur parcours est souvent le même : une seconde différenciée, puis une troisième professionnelle, où ils stagnent, sans parfois pouvoir achever leur cursus scolaire. “Il ne faut pas oublier que cela fait à peine dix ans que ces enfants sont en Belgique, après un parcours d’exil éprouvant”, rappelle Sandra Pacheco, responsable de l’accrochage scolaire à la Providence. “Nous observons de nombreux signes encourageants : de plus en plus de jeunes, en particulier les filles, passent le CESS, commencent à travailler comme aides-soignantes, coiffeuses ou secrétaires. Les jeunes sont de plus en plus demandeurs. On constate beaucoup moins de mariages précoces, de grossesses à l’adolescence et de fugues comme il y a quelques années. Et même après avoir accouché, les filles reviennent en cours et confient en partie leur enfant à la crèche, ce qui aurait été inimaginable avant !”

 

Le projet Pygmalion peine encore à porter ses fruits dans le secondaire. A l’âge adolescent, les parents ont moins d’autorité sur leurs enfants. «Les jeunes disent qu’ils ne sont plus des enfants, qu’ils ne veulent pas qu’on parle à leurs parents, et qu’ils n’ont besoin de personne », observe Sandra Pacheco. En revanche, le programme est bien rôdé en primaire, où il a débuté plus tôt, avec un impact positif sur l’absentéisme dans plusieurs écoles de Cureghem : à Sainte-Marie, Saint-François-Xavier ou encore à l’école des Tourterelles.

 

Pygmalion est l’un des principaux projets de la CRIPA, cellule créée en 2017, notamment à la suite de conflits communautaires entre familles doms sur la chaussée de Mons1. L’une de ses missions est de faire le lien entre familles de migrants et professionnels de différents secteurs : institutions scolaires, hôpitaux, CPAS ou même maisons de quartier. Près de dix ans après son lancement, la CRIPA a bien grandi : elle emploie désormais sept personnes, dont quatre médiateurs culturels. Deux d’entre eux, un Syrien et un Marocain, s’occupent principalement des Doms. “La commune d’Anderlecht a été la première à nous donner, dès 2018, des moyens pour aider à l’intégration des Doms”, raconte Vital Marage, anthropologue et coordinateur à la CRIPA. “Aujourd’hui, les problématiques avec les Doms ne sont plus les mêmes qu’à leur arrivée sur le sol belge, c’est le jour et la nuit”, précise-t-il. “Toutes les familles ont des papiers, un certain nombre ont même la nationalité belge, et les conflits communautaires ont diminué. En dix ans, nous sommes passés d’une médiation quasi exclusivement horizontale entre les Doms et les institutions belges à une médiation plus verticale, au sein même des familles, entre des parents qui conservent leurs codes communautaires et des enfants qui ont grandi en Belgique et qui s’emparent de plus en plus des codes d’une société occidentale, libérale et individualiste.”

 

À Schaerbeek, la coopération avec une asbl

 

Anderlecht n’est pas la seule commune de Bruxelles où les Doms se sont implantés. Certains clans originaires de la région d’Alep se sont également installés à Schaerbeek et Molenbeek dès 2015. “Le nombre de Syriens a été multiplié par 18 entre 2012 et 2022 à Schaerbeek, où vivent aujourd’hui 2.000 Syriens, en grande majorité des Doms”, détaille Hélène Morvan, chargée de projet Implication citoyenne au sein de la commune. C’est en 2017 que la commune découvre les Doms ; le Plan de prévention urbaine (PPU) est interpellé par les gardiens de la paix et des travailleurs de rue pour des violences dans l’espace public mais aussi pour des nuisances liées à l’occupation de parcs par de larges groupes de personnes, en particulier dans le parc Josaphat, place de la Reine, sur l’avenue Rogier. Un commissariat de Schaerbeek commence même à se “spécialiser” sur les Doms, élaborant des arbres généalogiques pour mieux comprendre les dynamiques familiales. Face à cette communauté inconnue, le PPU décide dans un premier temps de s’informer et de rencontrer le service de prévention d’Anderlecht.

 

Dans la commune de Schaerbeek, il existait un service de médiation destiné à l’accueil des primo-arrivants à l’hôtel communal, dénommé “Manae”. Mais par manque de moyens, il a été supprimé. Actuellement, un des anciens agents continue à jouer l’interface entre les services de la population et les publics les plus en difficulté, mais il n’est pas à même de travailler avec la communauté dom.

 

Schaerbeek décide plutôt de collaborer avec l’asbl VIA-Bureau d’accueil pour primo-arrivants à Bruxelles, qui dispose d’une antenne dans la commune. Depuis 2017, Manal Halil, formatrice d’origine syrienne, est sollicitée pour mener des actions de prévention auprès de la communauté dom : “Les violences explosaient, notamment en raison de querelles entre clans sur des questions de mariage, au point que les enfants comme les adultes n’osaient plus se rendre à l’école, ni en formation, se sentant menacés”. De son côté, le PPU réfléchissait à des actions s’adressant directement à la communauté. La convergence s’est faite naturellement avec VIA, et naît rapidement l’idée de développer un projet en commun. “Les Doms étaient très éloignés des institutions en Syrie. Il nous a semblé nécessaire de s’investir pour faciliter le dialogue entre eux et les institutions communales. Mais cela n’est pas allé de soi. C’est toujours une question délicate pour une administration publique comme la nôtre de cibler une communauté”, explique Hélène Morvan, chargée de projet dans le service Vie de quartier à Schaerbeek.

 

À la rencontre des institutions belges

 

Entre mai 2021 et novembre 2024, VIA organise une série d’ateliers-rencontres entre les familles et les institutions belges. Les familles vont visiter des commissariats, des CPAS, le planning familial, le Parlement fédéral, … Au total, sept sessions vont rassembler 85 personnes, chaque session comprenant une dizaine de personnes qui, pendant deux semaines, vont à la rencontre des institutions. “Les Doms ont vu les institutions d’un autre regard. Alors qu’ils se rendaient en général à la commune stressés, ils ont été reçus de manière solennelle dans la salle des mariages”, raconte Manal Halil. “Les rencontres au commissariat ont été très appréciées, elles ont permis de casser l’image répressive de la police syrienne, et de montrer qu’un dialogue était possible”, poursuit la formatrice.

 

Les institutions ont pour leur part été sensibilisées aux Doms, notamment via la parution en 2023 d’une bande dessinée, Hayat, d’Alep à Bruxelles, racontant l’itinéraire d’une jeune femme dom fuyant la Syrie en guerre, basé sur l’histoire de femmes accompagnées par VIA. “La participation aux ateliers-rencontres a été importante. Nous avons des retours positifs de familles, qui affirment maintenant avoir moins d’appréhension à revendiquer leurs droits. Nous réfléchissons à quelle suite nous pourrions donner à ce projet”, ajoute Hélène Morvan. Une restitution est prévue pour l’automne, sous forme de conférence pour les professionnels et d’un événement plus festif avec les familles.

[1] A ce sujet, voyez Imag n° 348, septembre 2019, “23.500 Syriens en Belgique”.