#379 - novembre/décembre 2025

C’est l’histoire de voyages intérieurs [3/3]

Le poids du silence – qu’on administre parfois en cure, comme un jeûne – finit par produire la mise en mots. Des professionnels en dialogue avec des MENA (mineurs d’âge non accompagnés) du Centre d’accueil Les Hirondelles à Assesse témoignent : « Nous apprenons à compléter cette mise en mots par la mise en scène et la mise en récit. C’est notre façon de rendre ce réel supportable, de nous le réapproprier par l’imaginaire et l’action ».

 

C’est l’histoire d’un homme qui prête une chèvre à son ami dans le besoin. N’ayant plus de nouvelles de lui et s’inquiétant de ne pas voir revenir son dû, il décide de lui rendre visite à l’improviste. Il trouve la chèvre attachée à un piquet par une corde, broutant paisiblement à quelque distance de la maison. Il interroge son ami qu’il trouve en bonne forme. Pourquoi ne lui a-t-il pas ramené sa chèvre ? Celui-ci répond : « C’est parce que la corde ! »1.

 

La corde symbolise ici la règle pour la règle : parler de la corde plutôt que de la chèvre permet de noyer le poisson, d’opposer la forme plutôt que de traiter le fond du problème.

 

Il manque l’école tous les vendredis pour des raisons médicales impérieuses, dûment justifiées et connues de l’établissement. Par ailleurs, il s’applique à obtenir de bons résultats, notamment en vue d’être dispensé de certains examens. Mais cette année-là, l’école décide d’ajouter à son règlement une règle générale limitant le nombre d’absences, même justifiées, pour accorder les dispenses. La corde, aussi injuste qu’intraitable, s’impose a posteriori : elle va déclencher le décrochage.

 

Le système se réfugie dans la procédure : tant qu’elle est respectée, on est protégé ! « C’est un travail, attention à préserver notre gagne-pain ! Nous sommes des professionnels de la relation. » Celui que j’accompagne ne doit pas connaître trop de choses sur moi. Si je révèle qui je suis vraiment, il risque de découvrir que je suis globalement une arnaque. La plupart des professionnels mettent aussi un certain temps à lever le lièvre de l’arnaque à laquelle ils contribuent, prise de conscience dont l’intensité va généralement de pair avec celle de la culpabilité. Or, la plupart des jeunes avec lesquels nous travaillons ont une autre histoire. Ils ont moins à faire avec la culpabilité, et davantage avec la honte, dont l’exigence est plus immédiate, plus explicite et active.

 

Nous nous surprenons à dire : « ce jeune, on l’a perdu ». Mais la formule est bien plus intéressante si on la renverse : c’est lui qui nous a perdus ! Ou mieux encore : comment faire pour qu’il ne nous perde pas ? La colère de ce jeune, dont les références éducatives manient habilement la culpabilité, fait mine de nous exonérer d’une faute par ignorance, mais c’est en fait pour mieux nous y renvoyer : « Même si les gens que Dieu a créés ne veulent pas de toi, ce n’est pas leur faute car ils ne connaissent pas Dieu ».

 

La culpabilité est ici un moteur. Il faut qu’on se sente coupable ! Or la plupart des jeunes n’ont pas ce conditionnement.

 

Le malentendu est au moins double. À contretemps, alors qu’ils sont occupés à passer à autre chose, nous leur reprochons de ne pas culpabiliser. C’est que notre conception de la responsabilité individuelle implique de chercher et d’isoler un coupable. Alors que dans leur culture, la plupart du temps, l’honneur est dans les actes d’une responsabilité collective.

 

Taire et se taire


Comme ce jeune encore un peu maladroit dans sa mise en scène, nous noyons le poisson dans le blabla. C’est que les mots sont notre meilleure manière de mettre les choses désagréables à distance. Alors que l’honneur d’un homme se mesure à sa capacité à taire et à se taire. C’est en effet dans le silence que nous prenons le risque majeur : celui de nous montrer tels que nous sommes, c’est-à-dire de nous rappeler que nous sommes égaux – devant lui, comme devant la mort.

 

Le surgissement du réel a souvent lieu en silence, là où on ne l’attend pas : une décision négative, qui a pour conséquence, in fine, la mort d’un parent ; le déménagement de lieu en lieu, qui révèle le projet d’abandon imminent ; le départ en ambulance d’un jeune en tentative de suicide, qui déclenche un revival du trafic d’organes en Libye ; etc.

 

C’est le regard perdu de celui que nos mains renvoient à sa condition de pantin anonyme. C’est ce jeune qui a l’audace de refuser de subir le même sort, qui refuse qu’on s’en mêle, qui prend la main : il nous informe qu’il est en partance en Les registres verbaux sont des privilèges. Le silence est égalitaire.

 

On invente qu’ils nous comprennent

 

Nasreddine Hodja rencontre quelqu’un dans la rue et se met à lui parler longuement. Alors qu’il prend congé de son interlocuteur, il lui demande : « Mais qui es-tu ? » L’autre, surpris, lui demande : « Si tu ne me connais pas, pourquoi as-tu parlé si longuement avec moi ? » Et Nasreddine s’explique en toute simplicité : « Ton turban est le même que le mien, ton habit pareil au mien, ta barbe semblable à la mienne. J’ai cru que j’étais la personne que j’ai rencontrée. Et je voulais avoir une petite conversation avec moi-même. »

 

Guy Ausloos2, psychiatre systémicien, observe que les jeunes reproduisent souvent en institution le rôle qu’ils avaient dans leur famille. Ce sont des révélateurs d’eux-mêmes, en même temps que de très fins observateurs des rôles que nous endossons et des figures que nous incarnons. Ils sont généralement très accueillants, mais si on ne joue pas le jeu, ils peuvent tout simplement se passer de nos fictions : nous pouvons rester dehors !

 

Que s’inventent-ils pour supporter le réel ? Parfois, ils décident de ne plus nous voir. Ou alors, ils voient autre chose. Par exemple, ils inventent qu’on se tracasse pour eux. Il peut appeler plusieurs fois par jour pour faire état de son itinéraire. Il se persuade qu’on se tracasse pour lui. Il va jusqu’à prétendre que son tuteur le « harcèle » et l’appelle tout le temps : il dit que ça devient lourd.


Lui est impressionné qu’on se soit déplacé pour lui : « Vous êtes venue jusqu’ici juste pour me voir ! »


Un jeune Guinéen joue au Jamaïcain perdu en Belgique. Un grand Afghan, tout juste transféré en semi-autonomie en ville, se fait appeler Alex sur Facebook et poste sa photo devant la cathédrale de Namur. Un jeune Camerounais aux accents bagangté joue au gangsta à capuche, mais voudrait pouvoir s’offrir un petit lapin.

 

Certains vont plus vite que d’autres pour « faire la route », selon qu’ils se considèrent ou non autorisés à le faire. Il semble d’ailleurs que cette autorisation se décline en plusieurs couches: personnelle, familiale, communautaire, etc.

 

Nous comprennent-ils vraiment ?

 

C’est quand la tentation de la rupture s’insinue dans nos pensées et transpire dans nos pratiques, que le groupe se positionne le plus clairement en faveur de la négociation. Que les adultes se positionnent bien ou mal, négocier est toujours un moindre mal.

 

Les jeunes exilés n’ont d’autre choix que de choisir de rester « dedans ».

 

C’est leur manière de supporter le réel. Et c’est la raison pour laquelle, dans nos milieux professionnels de l’accueil des MENA, le geste d’exclusion est plus intensément violent encore qu’ailleurs.

 

Dans la même semaine, un jeune reçoit une décision négative qui met fin à toute perspective, deux autres sont transférés sans statut pour raison de majorité. Le plus ancien du groupe remet un C4 symbolique à son éducateur : deux battes de cricket qu’ils avaient achetées ensemble.

 

L’énigmatique manie l’ellipse et engage la réciprocité dans la communication : tu fais 50 % de l’effort de compréhension ; je fais les 50 % restants.

 

– Est-ce que tu connais les montagnes ?
– Oui !
– Janrouzi3 !


Décodage improbable, qui fait rire tout le groupe : « Je fais l’effort de partager avec toi quelque chose qui m’est cher, à toi de chercher à compléter… car c’est la qualité de ton effort qui va m’indiquer la valeur que j’ai à tes yeux ».

 

Privés de leurs propres « mots », les jeunes s’expriment par des mises en situation où ils se re-créent considérés et reconnus. Le jeu de rôle fonctionne très bien pour canaliser la colère quand on se sent blessé ou bafoué. Dans les conditions d’accueil communautaire qui leur sont imposées, ils semblent préférer la résolution collective aux techniques de développement personnel que nous préconisons : la dimension individuelle est, à tout le moins, suspecte, volontiers moquée ou caricaturée.

 

Si la dissonance culturelle n’est pas identifiée, le biais des stéréotypes risque alors de précipiter nos observations dans des raccourcis bâclés. Par exemple, nous allons attribuer tel comportement à une mauvaise énergie, alors que le lien avec le réel exige une interaction globale bien plus complexe.

 

Quand un grand ténébreux « fait l’enfant », lui qui ne donne généralement accès qu’à la surface de lui-même et dissuade quiconque de poser des questions incongrues, qu’allons-nous inventer pour attribuer du sens à cette divergence ?

 

A la relecture des comptes-rendus, bilans et commentaires le concernant, il apparaît que nous allons l’interpréter au gabarit de son voisin de chambre, comme un chiffon teinté à la lessive par un vêtement décoloré : une première fois, son comportement est évoqué en lien avec la culture malinké de son compagnon de chambre ; celui-ci étant remplacé par un fumeur invétéré, le même comportement est associé à la consommation ; quand il héberge un plus jeune compatriote, c’est à son immaturité que nous allons nous intéresser. Mais dans les faits, le grand ténébreux n’a besoin de personne pour se réinventer en « grand enfant ».

 

Transféré à sa majorité dans un centre pour adultes, il ne tarde pas à recevoir le résultat négatif de son recours.

 

Bouleversé par les gestes de solidarité qui lui sont adressés, il est parrainé et réussit son année scolaire. Le « pire » est arrivé : il est contraint d’entrer dans une autre dimension de lui-même. Ce n’est pas la fin de l’histoire. Il est toujours là, et surtout il n’est plus seul.

 

Que reste-t-il quand tout fout le camp ?

 

Nasreddine Hodja se vantait de son pouvoir magique : « Ma foi est tellement grande que si je dis aux pierres, à un arbre, de venir ici, ils viendront ». Quelqu’un répliqua : « Tu nous racontes des histoires ». « Pas du tout. Si je dis à ce chêne de venir immédiatement ici, il viendra ». Ses amis lui demandant de s’exécuter, il se tourna vers l’arbre et il ordonna : « Viens vers moi ! » Évidemment, l’arbre ne bougea pas. « Mes chers amis, dit alors Nasreddine, notre religion nous enseigne la modestie. Si le chêne ne vient pas à nous, nous pouvons aller au chêne. »

 

La morsure de l’humiliation peut être douloureuse quand le grand projet est à l’eau, que les derniers repères ont volé en éclats, que ce qu’on croyait n’est pas. Les harragas4 ont rebaptisé l’Europe le cimetière des rêves.

 

Quand la magie n’opère pas, Nasreddine Hodja en appelle à essayer la modestie… qu’il désigne comme un honneur. Il s’agit d’esquiver la face avec grâce et légèreté. C’est un art auquel il faut s’exercer dès le plus jeune âge.

 

Notre cher et unique recordman du transfert disciplinaire pour courroux aggravé est dans un registre nettement moins léger quand il s’agit de nos amnésies historiques. Une stagiaire non avertie ayant fait un commentaire, disons peu éclairé, sur une image de barque à la dérive pleine de migrants africains, se prend une volée de bois vert, qu’il faudra canaliser tout l’après-midi.Sa parole, trop rationnelle, est jugée condescendante et se voit emportée par un tsunami émotionnel, attisé par un passé colonial douloureux. Sur ce sujet, nos bouches ne sont pas (encore) autorisées, surtout celles qui ont une intention relativiste. Nous apprenons.

 

La mise en récit que la culture gnawa fait de cette même histoire de l’esclavage produit a contrario, une fois par an au Sahara, un rituel de rassemblement des anciens esclaves avec les femmes et les enfants, descendants de leurs anciens maîtres. Les hommes noirs sortent dans les rues du village avec des instruments de percussion qui rappellent les chaînes d’entrave. Ils marchent en chantant des chants religieux, entourés par les femmes et les enfants, perpétuant ainsi la mémoire – celle de l’esclavage mais aussi celle des interactions intimes entre les femmes et les esclaves (notamment dans le fait qu’elles allaitaient les nourrissons que les esclaves ne pouvaient nourrir après leur labeur). La commémoration est à la fois la revendication d’une histoire, et la reconnaissance du fait que de nombreux esclaves et hommes libres ont été frères de lait.

 

Il faut rire de tout. C’est extrêmement important. C’est la seule humaine façon de friser la lucidité sans tomber dedans5.

 

L’humour rattrape, transforme, ravage, relativise, ouvre de nouvelles perspectives. Celui qui le pratique et le reçoit avec bonheur échappe à bien des malentendus. À la condition impérieuse d’être formulé et reçu au second degré, à condition d’être lu entre les lignes aussi.

 

Il est prostré, assis sur le sol dans un couloir sombre, la tête entre les mains. Les autres préviennent les arrivants que c’est un joking en cours. Quel genre ? Des sourires entendus et des gestes de connivence précèdent l’explication. « On lui a dit que Monsieur B. a confirmé une décision négative définitive et qu’on va venir le chercher pour l’expulser. » Cruel, le code !

 

C’est le fou rire mémorable déclenché par une question incongrue du CGRA sur les vaches. Elle vaudra au jeune homme un verdict de non-crédibilité de ses propos quand, en tant que gardien de vaches, il ne sera pas en mesure de répondre aux questions sur la gestation, la lactation et les gaz digestifs de la vache afghane. C’est qu’il faut arriver à communiquer à un descendant d’agriculteurs ménapiens, persuadé de maîtriser le sujet que, oui, un descendant de guerriers pachtounes peut bien être gardien de vaches, fonction dont on peut concevoir qu’elle soit assumée par des hommes quand il s’agit de s’aventurer
dans les pâturages de montagne, sans pour autant n’avoir jamais eu affaire aux questions de ventre des vaches, exclusivement réservées aux femmes. L’idée même de parler du ventre des vaches étant inconcevable, c’est finalement l’hilarité générale qui a permis à chacun d’en sortir la tête haute. C’est notre hilarité-enseignement.

 

Qu’avons-nous appris ?

 

Nous apprenons que le monde change. Nous apprenons à le revisiter.

Nous sommes l’antidote.

Nous apprenons en miroir que les jeunes sont en train de nous « tailler » à leur besoin, ce que nous nous empressons de faire en retour.

Nous sommes l’antidote à la haine.

Nous apprenons que nous avons intégré une hiérarchie des cultures et des modes de vie qui s’avère caduque. Nos jeunes Afghans ont un autre positionnement dans la douleur et ça nous énerve. Les mouvements culturels et sociaux des Afrodescendants ou des gays en Amérique sont « optimistes » et ça nous étonne : ils développent leur propre récit, leur idéal, leurs modèles. Ils ne se laissent plus nommer par les autres.

Nous sommes l’immunité.

Nous apprenons à éviter la haine de l’autre comme la haine de soi. Le récit est forcément une fiction, mais quand chacun choisit sa version de l’histoire, l’immunité contre les stéréotypes est bien meilleure. Ce faisant, on se crée une fonction, on retrouve une cohérence, on sort de l’ambivalence.

Nous sommes l’immunité d’une saine curiosité de l’autre.

 

Le discours peut bien se mettre en cohérence avec les actes : il peut quitter le mythe de « l’homme heureux ». À une condition toutefois : savoir comment rendre le réel supportable.

 

C’est l’histoire de la narration


C’est aussi prendre le risque de ne pas savoir, de ne pas avoir a priori de bonne réponse. C’est respecter la complexité des parcours. Parfois, c’est sortir provisoirement du rôle, ou au contraire le tenir coûte que coûte.


C’est accepter qu’il y ait très peu d’expertise au-dessus de nos têtes, véritablement capable d’accompagner nos terrains. C’est considérer que dès qu’on met une origine sur le nom d’un jeune, il faut s’interroger sur les représentations préconçues qu’on en a.


Nous sommes l’audace.


C’est mesurer que toute remise en question prendra du temps. Et pas n’importe quel temps : un temps qualitatif. Soit on parle du « cas » et il ne va pas se passer grand-chose, soit on essaie de rencontrer quelqu’un. Dans quelques « cas » extrêmes, nous avons pris le risque de la seule option possible : la proximité. Sinon rien !


Nous sommes l’audace face à ce qui menace notre curiosité de l’autre.


Cet exercice d’écoute nous a renvoyés à nos propres précarités, nos solutions de fortune, nos pertes de soi parfois. Elles durent et perdurent de façon assez égalitaire et finissent par trouver refuge dans la régulation progressive, par petites touches subtiles, rarement spectaculaires.


Il arrive qu’on s’oublie, mais il y a finalement très peu d’effondrement : on « maîtrise » par le feed back, la répétition, le regard, le geste, le verbe, le récit, le soin. C’est le tanin du temps qui fait son œuvre éternelle et répétitive.


Parfois, on balbutie. Nous apprenons que nos actes manqués sont aussi instructifs que nos récits inachevés. Les mots meurent quand on les fige, les récits aussi. Il ne s’agit pas d’un récit journalistique ou d’un journalier, plutôt d’une connexion symbolique, qui agit comme un révélateur photographique : les polaroïds saisissent les instants, il faut entrer dans une patiente posture de réceptivité pour en reconstituer le fil conducteur.


Ce sont des bribes


Nous laissons parfois les objets raconter ce qui s’est passé (voir l’encadré « Regard fuyant » ci-dessous).


Nous apprenons avec la sagesse populaire qu’on ne peut pas sortir du hammam tel qu’on y est entré 6 ! Nous apprenons avec le psychiatre.

 

Jean Furtos que nous sommes payés pour être dérangés. Et s’il en fallait confirmation, la voici dans une lettre d’excuses rédigée par un résident qui termine son amende honorable par une histoire-enseignement à notre intention :

 

« Quand on estime ne pas avoir d’énergie pour me soigner, mieux vaut ne pas me mettre sur le lit 7. » Commentaire additionne : « Car j’apprécie beaucoup les actions de bonne volonté, mais encore plus l’intention dans les regards et dans les mots ».

 

Nous apprenons que, dans cette mobilisation narrative, nous acceptons de jouer des rôles qui nous sont attribués par transfert et contre-transfert. Que nous acceptons de nous laisser provisoirement « squatter » par des bribes d’histoires qui nécessitent d’être rejouées ou complétées, par des absents, dont la présence symbolique s’impose à certains moments : « ça tu le fais comme mon père » ; « tu ressembles à mon oncle » ; « avec toi, je suis comme avec ma mère », etc.

 

Nous apprenons qu’il faut y aller. C’est un jeu de rôles, mené par le jeune, qui nous a choisis pour sécuriser sa narration consciente : on disait que, c’est comme si… On se raconte des histoires, on disait qu’on se ressemble, qu’on fait partie de la même humanité. Parfois, c’est une manière de communiquer avec le monde invisible – qui a tendance à s’en mêler. Ou encore, c’est une façon de canaliser sa colère à moindre frais : on déplace la projection d’une figure qu’on ne peut pas détester malgré sa brutalité (un père, la figure du taliban, un héros) vers une figure plus abstraite qui peut endosser le problème sans pour autant menacer le récit.

[1] Sagesse béninoise.
[2] Guy Ausloos, psychiatre systémicien. La compétence des familles. Temps, chaos, processus, Eres, 2019.
[3] Fruit sec qu’on récolte dans la montagne, dont le jeune homme raffole.
[4] Les harragas sont ceux qu’on surnomme les « brûleurs », c’est-à-dire les « brûleurs » du Détroit de Gibraltar, qui tentent le passage par la mer quels que soient les périls (peut-être une référence aux « têtes brûlées », à ceux qui n’ont plus rien à perdre).
[5] Pierre Desproges, humoriste et polémiste. Vivons heureux en attendant la mort, Seuil, 1991.
[6] Proverbe maghrébin.
[7] Aliou. Extrait d’une lettre écrite à l’équipe depuis sa retraite réflexive en time out.

Récit-miroir : La savonnette

 

De son arrivée à son départ, il se positionnera en fin de non-recevoir. Il déclare « être bien » au Centre, mais hormis au cricket, il ne participe à rien, communique le strict minimum nécessaire à ses besoins, esquive la scolarité et gère ses affaires en toute autonomie. Il ne compte sur personne d’autre que lui-même.

 

A première vue famélique et maladroit, moqué par les anciens, il finit par devenir la tête pensante du groupe. Respecté et écouté, il n’hésite pas à se servir de son charisme pour commanditer ses actions stratégiques. Les jeunes l’appellent « Baba ».

 

Il montre beaucoup plus d’habilités qu’il n’y parait, surtout si c’est drôle. Il est sensible à l’humour second degré. Pris en « flagrant délit » de polissonnerie en groupe sur une photo de doigt d’honneur généralisé, il fait semblant d’être honteux, puis rit de bon cœur.

 

C’est un extra-terrestre ! Il vit la nuit et fait semblant de ne rien comprendre. Très à l’aise avec le confinement, il n’a pas vraiment besoin de contacts avec le monde extérieur – à part ses proches à Anvers. Il vit de son côté, en parfaite confiance et conscience de soi.

 

Il prépare sa sortie et ne communique plus avec sa tutrice. En décrochant les affiches qui portent son nom (étiquettes de porte, jour de lessive, etc.), il
prévient à sa manière qu’il va prendre la tangente. Après une première fugue de six mois, il demande à revenir au Centre. Avant de disparaître pour de bon et sans crier gare quelques semaines plus tard.

Récit-miroir : L’Énigmatique

 

Il arrive suite à un transfert disciplinaire, énigmatique, avare de mots, en mode désabusé. C’est un jeune homme cultivé, qui prend le parti de faire son bout de chemin avec philosophie. Son visage semble exprimer l’agacement et la frustration, voire l’hostilité, mais il se transforme dès qu’on entre en communication avec lui. Durant plusieurs mois, il est martyrisé par la gale, puis par une réaction cutanée aux traitements.

 

Aimable, poli, assertif et rituel – parfois découragé – il est sérieux et rigoureux. Quand ça ne va pas, il s’enferme dans sa chambre. Il peut exprimer une forme d’agressivité par sa posture et ses gestes. Il tolère difficilement le bruit – et donc les jeunes qui font du bruit. Il appelle l’éducateur en cas de besoin. En l’absence de réponse, il règle les choses à sa façon.

 

Il semble comprendre beaucoup de choses, mais l’expression reste difficile. Il est assidu à l’école, n’hésite pas à lancer des discussions, parle de sa vie : il veut progresser. Quand il n’est pas compris, il abandonne rapidement, mais revient souvent pour une nouvelle tentative. Il apprend vite, a beaucoup d’humour. C’est une personnalité à rencontrer sur son terrain instruit. Il semble entretenir son mystère : l’ellipse est sa marque de fabrique. Il délivre ses messages par bribes pour tester la bonne intelligence de son interlocuteur, mais aussi son intention de s’inscrire dans la réciprocité. Il ne termine pas ses phrases : à charge pour l’autre de faire la moitié du chemin.

La rencontre se mérite.

Récit-miroir : Le Ténébreux

 

Le foot est son rêve. En mode fuite, marqué par le stress et visage fermé, il donne le change pour estomper son hyper émotivité . Il est aussi souriant que ténébreux. Ses yeux reflètent une colère rentrée. Il fume beaucoup, se mêle peu aux autres.

 

Vendu comme esclave ; il a subi le travail forcé en Libye. Il a aussi connu la jungle de Nador au Maroc et bien d’autres épisodes traumatisants. Il dit avoir vu beaucoup de gens devenir fous. Les séquelles d’une grave blessure à la jambe le font souffrir, il a des maux de tête violents et des douleurs fantômes. Il a beaucoup de mal à évoquer les faits qui l’amènent à demander une protection. L’hypnose semble avoir un effet bénéfique sur la « gestion » des images obsédantes.

 

Francophone, éduqué, il communique avec courtoisie. Bon élève, il met en avant la perspective d’un diplôme. C’est son objectif. C’est aussi l’objet du litige qui a dégénéré jusqu’à le pousser à l’exil. Il y investit sa quête de revanche et de reconnaissance. Malgré quelques difficultés en mathématiques et en lecture, il évolue vite. Il fréquente régulièrement l’école de devoirs, tissant un lien de confiance avec un bénévole. Il ne connait rien à la Belgique, mais s’adapte avec aisance.

 

Ses douleurs sont amplifiées par des reviviscences de la jambe mutilée. Il ne supporte pas le plâtre. Le groupe évoque une attaque de magie noire car son pied ne guérit pas. Il finit par être hospitalisé pour une suspicion de septicémie. Les séquelles de ses blessures sont probablement irréversibles. Les rêves de foot sont au placard. Il en est profondément affecté.