#364 - novembre/decembre 2022

Judokate Power

Ecrivaine et judokate professionnelle médaillée, Lola Mansour (29 ans) s’est aussi fait un nom dans la militance contre les discriminations et violences sexistes en milieu sportif – un sujet encore trop souvent étouffé pour diverses mauvaises raisons. D’où le titre évocateur du court-métrage et de l’asbl “Balance ton sport”, co-créés par Lola. D’où sa détermination.

 

Comment en êtes-vous arrivée à militer contre les violences sexistes dans le sport amateur et professionnel?

 

Lola Mansour: J’ai une expérience de plus de vingt ans dans le judo, un milieu d’autant plus viril que c’est un sport de combat. Rien que dans leur langage, des coaches ont l’habitude de dévaloriser les filles, à travers des stéréotypes tels que “les filles, ça pleure, c’est normal” ou en ne citant que des champions comme modèles positifs. J’ai vu une idole du judo belge hurler sur un jeune de 14 ans parce qu’une fille en préparation pour les championnats d’Europe l’avait battu. Quel message envoie-t-il, si ce n’est celui de renforcer le clivage entre filles et garçons en dévalorisant la sportive qui ne serait pas censée gagner face à un garçon? Les lignes mettent du temps à bouger car un certain cadre continue à être défini selon un standard masculin où les sportives n’ont pas leur place.

 

Grâce à ma mère qui n’a jamais rien laissé passer, j’ai toujours eu une conscience féministe. Mais étant plus jeune, je ne réalisais pas forcément que ces humiliations et manques de reconnaissance étaient inacceptables. Je l’ai ressenti rétrospectivement, une fois que j’ai atteint le niveau professionnel – c’est-à-dire dès que des critères virils et individualistes sont encouragés pour aller très loin dans la performance. C’est d’ailleurs un paradoxe puisque le sport est censé véhiculer l’excellence, le fairplay, la solidarité.

 

Lorsqu’on entre dans un schéma où la performance est au centre de toutes les préoccupations, le reste passe malheureusement au second plan. A une époque, je me battais pour répondre aux critères de performance et n’avais simplement pas l’énergie pour réagir aux propos et comportements sexistes. J’estimais que ce n’était pas mon rôle. C’est en voyant une amie canadienne judokate réagir à des paroles que j’avais pourtant l’habitude d’intégrer quotidiennement que j’ai arrêté de banaliser les faits.

 

Il faut savoir que les mouvements féministes québécois ont une longueur d’avance sur nous dans beaucoup de domaines : du sponsoring, aux tenues plus adaptées en passant par l’encadrement. Les sportives sont plus sensibles au sexisme ordinaire, lequel ne passe absolument pas là-bas. Alors qu’en Belgique, dans son Plan “Sports au féminin” de 2021, la ministre Valérie Glatiny a décidé d’augmenter le quota de la représentation des femmes au sein des conseils d’administration des fédérations et associations sportives de 20 à 30 %, et de promouvoir la pratique sportive féminine, y compris pour l’encadrement, la formation et l’arbitrage. Passer de 20 à 30 %: l’ambition belge fait beaucoup rire les Québécois!

 

Ma première action militante remonte à 2018 et est en lien avec Laure Nobels, victime de féminicide à l’âge de 16 ans [voir ci-dessous la bande-annonce du documentaire Laure est là, ndlr]. Puis, en réaction à un viol collectif perpétré dans l’espace public à Bruxelles, nous avons continué à sensibiliser l’opinion : nous avons franchi la ligne d’arrivée des 20 km de Bruxelles avec le calicot “A Woman, not a Target”. Ou encore, nous avons organisé le rallye “Bruxelles– (Pas) Dakar” en cuistax devant l’Ambassade d’Arabie saoudite pour dénoncer l’hypocrisie de cette compétition organisée dans un pays qui a interdit aux femmes le droit conduire jusqu’en 2018 et qui a torturé et emprisonné jusqu’en 2021 l’activiste féministe Loujain Al Hathloul.

 

Mon militantisme s’est renforcé encore à partir du moment où une blessure grave m’a écartée des tatamis plus de deux ans. Ce recul forcé m’a permis de faire le point sur ma situation sportive et de trouver d’autres combats. Ainsi, alors que la pratique me manquait très fort, en revanche j’ai apprécié d’échapper à l’ambiance quotidienne des entrainements. Charline Van Snick [judokate professionnelle multi médaillée] est venue vers moi au bon moment. Elle voulait préparer une action pour la Journée internationale des droits des femmes du 8 mars 2021. De discussion en discussion, nous nous sommes remémoré des épisodes sexistes qui nous étaient arrivé en tant qu’athlètes. C’est ainsi que nous avons décidé de filmer d’autres témoignages.

 

En recueillant ces témoignages, considérez-vous que vous avez commencé un travail de fond, sur un terrain encore trop peu inexploré?

 

Lola Mansour: Oui. Malheureusement, il est vrai qu’on ne communique pas suffisamment sur le sujet. Chaque discipline sportive a sa saison, et on manque de moments de partage où on peut se poser et réfléchir à ces questions. Nous l’avons fait de manière spontanée entre nous, et nous nous devions de réagir au vu des centaines de témoignages qui révélaient des remarques banalisées (des filles qui se font traiter de “garçon manqué”), des moqueries sur la pilosité et le poids, jusque des faits plus graves, comme le harcèlement moral et même la violence conjugale – avec le cas d’un conjoint qui déchire le passeport d’une athlète avant son championnat.

 

Bien sûr, plusieurs affaires ont été médiatisées, notamment lorsque des gymnastes de l’équipe nationale ont dénoncé en 2020 des méthodes de coaching abusives avec insultes et propos violents. Mais parce qu’il y a potentiel de médailles d’or olympiques, les coaches s’en sortent avec des plates excuses et le reste est balayé. Dans notre milieu, c’est le principe de la médaille à tout prix. Conséquence, les fédérations tolèrent des comportements abusifs de coaches qui excellent en termes de performance, alors qu’ils mériteraient d’être recadrés.

 

Nous avons tourné et réalisé “Balance ton sport” en quatre jours, sans moyens. Nous avons choisi une dizaine de témoignages en essayant de couvrir un maximum de thématiques : stéréotypes sexistes, inégalités salariales, discrimination, violence. Ces paroles retentissent comme un cri d’alerte. Elles ont été recueillies en respectant l’anonymat ; on sait que les athlètes en activité mettent leur carrière en péril si elles témoignent. Ce n’est pas innocent si la plupart des athlètes qui s’expriment aujourd’hui sont soit en fin de carrière, soit protégées par des filets de sécurité que peut représenter, par exemple, leur renommée.

 

Quel a été l’impact de votre court-métrage de 2 minutes?

 

Lola Mansour : Après la vidéo alerte “Balance ton sport”, nous avons signé, avec une cinquantaine d’athlètes de haut niveau, des encadrantes et encadrants et des soutiens académiques, une lettre ouverte adressée aux médias et aux politiques. Bilan : un bel écho médiatique et une réponse politique… Je modère toutefois mon enthousiasme. Certes, nous avons été invitées à des tables rondes, mais à l’heure actuelle tout reste au statut de discussions, avec peu d’actions concrètes contre les inégalités de genre. C’est notre regret. C’est pour cette raison que nous avons décidé de structurer “Balance ton sport” en asbl – ce qui n’était pas notre vocation de départ. Nous avons d’ailleurs été un peu dépassées, d’autant que nous ne connaissons rien en gestion administrative et que nous n’avons pas beaucoup de temps libre.

 

Après la diffusion du court-métrage, nous avons continué à recevoir des témoignages et autres messages de soutien. Nous avons ouvert une page Instagram où les athlètes peuvent se sentir écoutées grâce aux liens de confiance que nous avons réussi à instaurer. Aujourd’hui, nous voulons mener des actions concrètes sur le terrain avec les athlètes filles et garçons. Nous voulons aussi servir de relais et de caisse de résonnance. Par exemple, nous avons réagi par rapport à l’extrait du livre de coaching écrit par Jacques Borlée, selon qui les sprinters noirs n’apprécieraient pas d’être dépassés par les blancs… La Fédération d’athlétisme ne s’est pas positionnée, mais de notre côté, nous avons déposé un signalement à Unia, le Centre interfédéral pour l’égalité des chances.

 

Par ailleurs, la ministre des Sports souhaite développer la présence de référents éthiques au sein même des fédérations. Le problème est qu’il est difficile de dénoncer des dysfonctionnements quand on fait partie de la fédération visée. Avec “Balance ton sport”, nous voulons agir en parallèle, de l’extérieur. Des institutions sportives nous reprochent souvent de transmettre une image négative du sport dans un style trop agressif. Je pense au contraire que notre démarche est positive. Il s’agit en effet de prendre conscience d’un problème, de l’exprimer, et d’écouter les victimes. Cela signifie que nous sommes prêtes à agir pour faire évoluer les mentalités et les comportements. 

 

Propos recueillis par Nathalie Caprioli

Bande annonce du documentaire “Laure est là” (Yves Gervais, 2022)