#380 - janvier/février 2026
Guinéen·nes de Belgique
Une intégration feutrée
#380 - janvier/février 2026
Le paradoxe afghan
10 ans de lutte pour la régularisation des sans-papiers
À première vue, le paradoxe semble être celui-ci. Parmi les pays d’Europe occidentale, la Belgique affiche le taux de reconnaissance le plus bas pour les demandeurs d’asile originaires d’Afghanistan; pourtant, les communautés afghanes dans le pays connaissent une forte croissance. Certaines, comme celle d’Anvers, comptent parmi les principaux centres de la diaspora afghane en Europe. Si les raisons qui ont poussé et continuent de pousser de nombreux Afghans à quitter leur patrie sont tristement connues – la guerre d’abord, le régime taliban et la crise économique due à l’isolement international aujourd’hui – les problèmes qu’ils affrontent une fois arrivés en Belgique le sont moins. Pour nous en faire une idée, nous avons voyagé à rebours d’une décennie, remontant à la lutte pour les droits des demandeurs d’asile organisée dans l’église du Béguinage à Bruxelles en 2014, et à travers la Belgique d’aujourd’hui, sur les traces d’Afghanes et d’Afghans protagonistes de cette lutte, confrontés ensuite à d’autres défis.
Aujourd’hui, la Belgique affiche l’un des taux de reconnaissance des demandeurs d’asile afghans les plus bas d’Europe, bien inférieur à celui de ses pays voisins. De 60% à 70% avant 2021, le pourcentage de demandes acceptées est tombé à 40% en 2023, pour s’établir autour de 50% en 2024. Malgré cela, ces dernières années, les Afghans ont souvent constitué le groupe le plus important de demandeurs d’asile en Belgique. En 2024, avec 3.541 nouvelles demandes d’asile, ils occupaient la troisième place parmi les groupes nationaux, mais toujours la première place parmi les recours, avec 1.673 demandes.
Les premiers réfugiés afghans en Belgique sont arrivés dans les années 1980, à l’époque de l’occupation soviétique : des petites communautés s’installèrent à Bruxelles et Anvers sans faire de bruit. Le flux de réfugiés s’est amplifié avec l’intensification de la guerre civile au cours des années 1990 et la recrudescence du conflit après la campagne militaire de l’OTAN entraînant la chute du premier émirat taliban en 2001. Des nouveaux sommets ont été atteints vers 2014, année où la majorité des forces de sécurité internationales ont quitté le pays, entraînant un premier effondrement dramatique de la sécurité.
C’est également entre fin 2013 et 2014 qu’a eu lieu l’un des épisodes les plus marquants de la mobilisation politique des demandeurs d’asile en Belgique, dont les Afghans furent les protagonistes. En septembre 2013, de nombreux sans-papiers, principalement demandeurs d’asile afghans qui s’étaient vu refuser la protection internationale et avaient perdu le droit à l’accueil, se sont organisés en collectif des “450 Afghans sans statut”. Ils se sont installés dans l’église du Béguinage à Bruxelles. Avec le soutien de religieux et du Collectif belge des sans-papiers, ils y sont restés près de six mois.
À cette époque, le Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA) tentait d’opérer des distinctions impossibles, en divisant l’Afghanistan en zones sûres et zones dangereuses. Résultat : la protection était souvent refusée en fonction de l’origine régionale ou ethnique des Afghans, tandis que l’augmentation du nombre de demandeurs poussait le gouvernement belge à organiser le rapatriement forcé de plusieurs demandeurs déboutés.
L’opposition aux renvois forcés a été l’un des moteurs de la mobilisation du collectif afghan. A partir de l’occupation de l’église du Béguinage, celui-ci a mené des manifestations et des marches à travers la Belgique qui ont attiré l’attention de l’opinion publique et ont contraint le gouvernement à ouvrir des négociations. Au début de 2014, les renvois ont considérablement diminué et, finalement, en avril, le gouvernement accepta de régulariser la situation d’une partie des manifestants, en particulier des familles. Mais pour d’autres, l’attente des documents s’est prolongée plusieurs années supplémentaires.
C’est le cas de Farid : arrivé en Belgique fin 2011, il n’a obtenu ses papiers qu’en 2021. Originaire de Kaboul, où il travaillait à la police du bâtiment, il collabore désormais avec l’atelier vélo Molembike en tant que mécanicien et accompagnateur lors des sorties. Farid se souvient avec enthousiasme de son expérience au Béguinage, même si, pour lui, cet épisode n’a pas signifié la fin de la lutte pour ses droits.
| “En 2013-2014, j’ai participé à la grande mobilisation des sans-papiers. Nous, les Afghans, étions l’un des groupes les plus nombreux parmi les promoteurs initiaux. Nous avons organisé des marches de Bruxelles à Anvers, à Malines et dans tous les coins de la Belgique. Après la mobilisation, le gouvernement a donné des papiers à certaines personnes, surtout aux familles. Mais une centaine d’entre nous, des Afghans célibataires, sommes restés sans.” |
Face à l’échec d’une régularisation pour tous, de nombreux demandeurs d’asile déboutés ont tenté leur chance dans d’autres pays, un choix stigmatisé comme “asylum shopping” par les gouvernements et qui se traduit, dans le cadre des accords de Dublin sur les pays responsables de la demande d’asile, par une série infinie de listes d’attente et de transferts forcés d’un Etat de l’UE à l’autre. Pourtant, fort de l’expérience et des connaissances acquises lors de la mobilisation, Farid a persévéré.
“Les Belges m’ont beaucoup aidé. Au marché Clemenceau, trois jours par semaine, ils nous donnaient toujours de la nourriture, ou bien un comité solidaire la collectait et la distribuait. Pendant des années, j’ai été cuisinier pour un groupe de solidarité avec les sans-papiers. Nous cuisinons pour des événements, pour 10, 20, 50 personnes, et les recettes sont reversées à la caisse commune. J’ai fait d’autres demandes d’asile qui ont été immédiatement rejetées. Entre-temps, j’ai continué à étudier. J’ai finalement obtenu l’asile politique en 2021. Comme je le dis à l’atelier vélo: si tu t’arrêtes, tu tombes ; si tu tiens le coup, tu continues à avancer.” |
Hamid est arrivé en Belgique en 2012 et, lui aussi, n’a obtenu l’asile que dix ans plus tard. Après avoir quitté l’église du Béguinage, il a continué à vivre à Bruxelles. Puis, il y a quatre ans, dès qu’il a obtenu l’asile et que sa femme a pu le rejoindre en Belgique, il est parti vivre à Tongres, où il travaille comme mécanicien.
| “Dix ans de ma vie ont disparu, se sont évaporés. Sinon j’aurais eu plus tôt un travail, une maison, une famille. Ma demande d’asile a été rejetée dix fois, parce que je parle le dari [NDLR : le CGRA considérait donc Hamid comme en sécurité en Afghanistan]. Maintenant, je parle français et néerlandais. Je suis heureux d’avoir appris ces deux langues, même si je ne savais pas lire quand je suis arrivé ici. Pour un analphabète, apprendre une langue est difficile. Pendant quatre ans, j’ai travaillé gratuitement à Bruxelles, je réparais des vélos près du Jardin Botanique, juste pour apprendre la langue. Maintenant, je passe mon permis de conduire. Après le travail, je fais une heure de bus pour aller suivre les cours théoriques. Au travail, on me laisse partir quelques minutes avant la fermeture, car je suis doué et ils sont contents de moi. Je travaille avec les voitures depuis l’âge de neuf ans. Quand j’entends le bruit d’un moteur, c’est comme s’il me parlait dans une langue que je comprends.” |
Malgré les obstacles surmontés, Hamid reste lucide sur les problèmes toujours présents.
| “La vie est très chère ici. Chaque mois, il faut compter 700 € de loyer, plus 200 € de gaz et d’électricité. Avec une famille de 4 personnes et un salaire de 2.500 €, c’est difficile. En Belgique, je n’ai pas pu étudier à cause de mes enfants. C’est déjà difficile comme ça, nous ne pouvons même pas nous permettre de leur acheter des vêtements nouveaux. Mais je veux qu’ils aient une belle vie, qu’ils puissent étudier, qu’ils apprennent trois ou quatre langues. Pour cela, je dois maintenant me sacrifier pour eux. Pour qu’une maison prospère, quelqu’un doit se sacrifier.” |
Un autre occupant du Béguinage, Abdul Rashid, est aujourd’hui capitaine du Beveren Cricket Club, l’une des équipes les plus cotées de Belgique. Âgé de 20 ans à son arrivée en 2013, Rashid s’est retrouvé sans papiers et sans logement à la fin de la mobilisation. Mais il avait pris goût à la participation citoyenne.
| “Quand j’ai finalement obtenu l’asile, je voulais avoir un réseau social, rencontrer des Belges. Alors j’ai rejoint Atlas, une organisation qui aide les réfugiés et essaie de les intégrer dans la société. Ensuite, j’ai collaboré avec les services aux citoyens, le Samenlevingsdienst. Ils m’ont fait connaître Kras Noord Antwerpen. À partir de là, pendant deux ans, j’ai fait du travail social en encadrant des jeunes après l’école, et j’ai obtenu une reconnaissance pour mes activités. J’ai même fini par prendre la parole au Parlement flamand ! Puis, j’ai travaillé pour Fedasil. En 2023, Gie Goris [journaliste] a invité des Afghans d’Anvers à une réunion et j’ai réussi à attirer l’attention sur la nécessité d’avoir un projet sportif ici. Quatre terrains de cricket avec des filets ont été construits. C’est une bonne chose pour les enfants : jouer au cricket les aide à combler un fossé, à se sentir égaux aux autres. Nous voulons montrer que les Afghans s’efforcent de faire partie de la société. Il faut saisir les opportunités pour réaliser du concret. C’est ainsi que l’on obtient de l’aide, afin que d’autres puissent en bénéficier aussi. Quel que soit le jeu, l’important est de toujours participer et de jouer selon les règles.” |
Marwa était alors demandeuse d’asile avec son mari et ses jeunes enfants et l’une des rares femmes afghanes à jouer un rôle de premier plan au sein du collectif. Elle a eu plus de chance : à la suite de la mobilisation, elle a immédiatement obtenu l’asile politique.
| “Quand j’ai reçu une réponse négative à ma demande d’asile, j’ai eu l’impression que ma vie était finie. Pendant la procédure d’appel, nous n’avions droit ni à l’accueil ni à l’assistance médicale. Nous avons loué une chambre et avons travaillé dur. Mon mari, qui était ingénieur en Afghanistan, travaillait jusqu’à 22 heures pour 30 euros par jour, tandis que je travaillais dans un restaurant indien, où j’étais chargée du tandoor. J’étais très jeune et inexpérimentée, et je devais chaque fois insister pour être payée. Nous travaillions toute la journée, nous allions aux manifestations du collectif, mais nous ne restions pas au Béguinage ; nous rentrions chez nous. Puis un jour, Selma Benkhelifa [avocate] m’a dit : “Soit tu travailles, soit tu restes à l’église et tu luttes avec les autres“. Je suis restée là pendant trois mois, j’ai participé à toutes les marches du mouvement.” |
Marwa vit aujourd’hui dans une petite ville de Wallonie et travaille comme interprète et éducatrice. Avec son mari et ses deux enfants, elle vient d’ouvrir une épicerie. Il y a dix ans, la mobilisation politique lui a offert la possibilité d’une nouvelle vie. Pourtant, plus récemment, la magie ne s’est pas reproduite. Lorsqu’elle a tenté d’organiser des initiatives publiques contre la prise de pouvoir des talibans en août 2021, Marwa s’est heurtée à un manque d’attention et d’empathie de la part des institutions, qui annonçait le désintérêt à venir pour l’Afghanistan et sa population.
| “Lorsque les talibans ont pris le pouvoir, j’ai essayé d’organiser des manifestations. Nous sommes allés manifester devant l’ambassade afghane, mais les employés de l’ambassade ont appelé la police, nous accusant d’être racistes, de manifester contre les Pachtounes. Nous avons été battus et arrêtés. Les talibans ne sont pas tous des Pachtounes et, surtout, ils ne représentent pas tous les Pachtounes. Mais c’est ainsi que cela s’est terminé. On dit qu’un seul homme peut changer le monde, mais ce n’est malheureusement pas le cas.” |
L’année 2021 a marqué un tournant. Si, pendant quelques semaines, les projecteurs médiatiques ont été braqués sur la chute de Kaboul et les scènes d’exode massif, au cours des mois et des années qui ont suivi, les taux de reconnaissance des demandeurs d’asile afghans ont rapidement diminué.
Ces dernières années, l’église du Béguinage a de nouveau accueilli des Afghans menacés d’expulsion. En octobre 2025, nous y avons rencontré deux familles. La différence nous a paru immédiatement perceptible. En 2014, le collectif afghan avait suivi une stratégie visant à médiatiser ses revendications et son combat. La forte attention portée par la société civile à la situation en Afghanistan et aux problèmes des demandeurs d’asile, ainsi que le soutien politique dont ils bénéficiaient sur ces questions, leur avaient permis d’obtenir un succès partiel. Aujourd’hui, l’Afghanistan est aussi loin des projecteurs et des agendas politiques que la politique du “Wir schaffen das !”1. Les familles afghanes réfugiées au Béguinage se montrent aujourd’hui méfiantes et réticentes envers les journalistes.
D’ailleurs, au cours du même mois d’octobre, la Belgique venait de lancer un appel pour que, compte tenu de l’absence de relations diplomatiques officielles entre les différents pays et l’émirat taliban, l’Union européenne organise un effort conjoint afin de coordonner et de faciliter les rapatriements forcés vers l’Afghanistan. L’appel belge a été immédiatement relayé par vingt autres Etats. Voilà peut-être le paradoxe le plus inexplicable : comment l’Europe peut-elle condamner les discriminations et les abus des talibans, quand elle ne semble pas avoir d’autre projection politique ou priorité concernant l’Afghanistan que celle de pouvoir se débarrasser en toute légalité des indésirables provenant de ce pays ?
[1] L’expression “Nous y arrivons !” a été lancée par la chancelière allemande Angela Merkel en 2015 et est restée le symbole d’une politique ouverte d’accueil et d’intégration des demandeurs d’asile aujourd’hui révolue.