#381 - mars/avril 2026

« Voyager, c’est fragile comme une naissance »

Pateh Sabally a payé le prix fort d’une migration qui s’est fracassée à Venise ; il se noie à 22 ans le 22 janvier 2017, sous les yeux d’une foule de témoins. Pour comprendre ce qui lui est arrivé, ce qui nous est arrivé, et relier les fragments d’une vie brisée dans un monde devenu sourd et sans pitié, le réalisateur Jean‑François Ravagnan part en Gambie, « à l’intérieur » de la famille de Pateh. De cette rencontre naitra, 8 ans plus tard, son film La Dernière Rive, présenté au Cinemamed. Récit sobre, rythmé par l’eau, tour à tour péril et refuge, mort et vie.

 

Réalisateur et citoyen pas insensible aux politiques migratoires de l’UE, diriez-vous que vous êtes aujourd’hui vigilant ? En colère? Autre ?

 

Jean-François Ravagnan : Je ne suis pas en colère, d’autant que cette émotion est parfois paralysante. Mais peut-être que le début de mon projet est né d’un acte de colère, avant de s’orienter vers une autre démarche. Je me dirais concerné et, aussi, malheureusement très pessimiste sur la dégradation du respect de la vie humaine. Quelles sont ces forces qui broient ces vies autour de nous et en toute impunité ?

 

Très pessimiste… à l’instar des premiers instants de votre film où vous reprenez une vidéo montrant un homme en train de se noyer. Une réalité brute: l’absolue non-assistance à personne en danger.

 

Jean-François Ravagnan : Il y a beaucoup de choses dans cette vidéo qui ne dure pourtant que deux minutes. L’image de Pateh Sabally en train de se noyer est bien sûr terrifiante. On voit des témoins paralysés d’effroi; certains finissent par lancer des bouées, mais trop tard, d’autant que l’homme en détresse ne semble pas vouloir les saisir. On entend aussi des commentaires ouvertement racistes et xénophobes qui l’invitent à rentrer chez lui à la nage.

 

Pour comprendre ces images et ces sons qui relatent la collision de deux mondes, j’avais le choix entre deux chemins : suivre l’enquête de justice, ou essayer de raconter qui était Pateh, ce qu’il a vécu et traversé. Et dans ce cas, ma seule possibilité était de rencontrer sa famille, de recueillir différents points de vue pour essayer de passer derrière les images, derrière l’effroi – même si, au départ, c’est la colère puis l’incompréhension qui m’ont mis en mouvement.

 

Comment avez-vous retrouvé puis approché la famille de Pateh ? Et quels liens avez-vous tissés entre vous avant de vous mettre à filmer ?

 

Jean-François Ravagnan : J’ai essayé de recoller les pièces d’un puzzle compliqué. J’avais lu dans un journal italien qu’une association gambienne, aidée par un avocat à Milan, avait organisé le rapatriement du corps de Pateh quelques jours après sa mort. J’ai mis du temps à trouver cet avocat, à qui j’ai fait part de mon envie de rencontrer la famille. Il a accepté d’envoyer ma demande en Gambie. Entre la mort de Pateh et le premier contact avec la famille, il y a presque deux ans d’attente.

 

En novembre 2018, je pars pour la première fois en Gambie avec une interprète en langue peul. De la capitale Banjul, nous remontons le fleuve vers l’est, jusqu’au village de Dembanding à l’extrémité du pays qui est enclavé dans le Sénégal. En fin de journée, nous rencontrons les parents et le frère, prévenus de notre visite. Assez vite, ils se montrent ouverts et touchés que quelqu’un se déplace pour écouter leur histoire.

 

Mais en apprenant ma présence, un cousin vivant en Espagne demande à la communauté du village de ne plus parler de Pateh ; il craint que j’utilise l’histoire de son « frère » à des fins financières. Pour lever cette crainte légitime, il souhaite d’abord me rencontrer et il me faut quitter le village. Juste avant de partir, je demande à voir l’endroit où Pateh est inhumé – dans la terre rouge d’un bosquet d’arbres : cet endroit deviendra bien plus tard le dernier plan du film.

 

De ce premier voyage et contact, j’ai pris conscience de deux choses : d’une part, que la parole est collective et qu’elle concerne toute la communauté à l’intérieur et à l’extérieur du village. Et d’autre part, j’ai réalisé que ma colère et ma mise en mouvement étaient des privilèges, alors que la famille de Pateh était déjà dans l’après. Ils avaient entamé un deuil et étaient forcés de continuer à vivre au-delà du drame.

 

Je suis allé à Barcelone pour expliquer ma démarche au cousin de Pateh qui, après deux heures d’échanges, m’a avoué que parler de son “frère” l’avait libéré. Je lui ai répondu que j’aimerais entreprendre cette même démarche avec la famille.

 

Un an plus tard, je retourne enfin voir la famille pour démarrer les premiers entretiens avec une constellation de témoins. En définitive, quatre personnes seulement prendront la parole dans le film.


Pour quelles raisons avez-vous enregistré le son avant l’image ?

 

Jean-François Ravagnan : Voyant que ma caméra créait un malaise, j’ai décidé de la ranger et de privilégier l’enregistrement sonore. On a rapproché nos sièges ; le dispositif intimidant de l’interview a disparu au profit d’une rencontre guidée par la force de l’oralité. À ce moment-là, j’enregistre sans savoir s’il sera possible de réaliser un film autour de cette matière sonore. En écoutant les rushes de la journée, j’ai senti toute la puissance dans les évocations de la mémoire par la parole. Je me suis dit que je devais essayer de faire un film de parole sur la base des récits livrés pour raconter l’histoire de Pateh.

 

Je suis rentré en Belgique avec 12 heures d’entretiens. J’avais prévu de travailler aux côtés d’un traducteur vivant au Sénégal pour restituer le plus fidèlement possible la poésie des paroles, en respectant le vocabulaire propre à chaque personne. Malheureusement, le premier confinement du Covid est arrivé et j’ai dû envisager la traduction à distance. Tous les jours entre Dakar et Liège, nous nous sommes connectés pour avancer ensemble, jusqu’à ce que les mots deviennent des phrases, les phrases deviennent des thématiques.

 

J’ai été frappé par le style de chaque témoin. Le père, presque comme un philosophe, utilise la poésie pour évoquer son fils, l’exil, le silence, le deuil. Et aussi la maladie qui a brisé l’âme de Pateh. La maman est dans la douleur et l’inquiétude, traversée par mille questions : son fils a-t-il été en sécurité sur la route, a-t-il mangé à sa faim, où a-t-il dormi ? Tandis que le frère apporte un point de vue plus pragmatique sur les conditions de départ de Pateh et les conséquences pour la famille. Leurs voix nous révèlent la complexité du voyage de Pateh, et au-delà du portrait du fils ou du frère, ils dessinent leur propre portrait face à ce drame.

 

La poésie du père et l’intranquillité de la mère traversent en effet votre film. On le saisit par exemple lorsque la mère évoque le départ de Pateh: « Il m’a dit “Maman pardonne-moi. Sois courageuse”… Depuis ce jour, je ne l’ai jamais revu ». Ou lorsque le père observe : « Voyager c’est fragile comme une naissance ».

 

Jean-François Ravagnan : J’ai dû attendre la traduction pour mesurer la puissance évocatrice de ces propos. C’est cette poésie et leur manière de parler qui m’a convaincu d’essayer de raconter le film à partir de leurs récits. La force de l’oralité nous invite à prendre le temps d’écouter une histoire, simplement.

 

Je n’avais pas envie de faire un film purement informatif ni militant. En donnant à entendre le portait de Pateh et de sa famille, j’ai opté pour une espèce de neutralité, qui peut parfois gêner ou décevoir des personnes plus engagées.

 

A qui s’adressent le père, la mère et le frère quand ils (se) racontent ?

 

Jean-François Ravagnan : Régulièrement, ils glissent un « tu sais » ou « tu vois ». En faisant ce film, j’ai souvent été renvoyé à la question de ma légitimité à filmer, à qui j’étais, moi, pour parler de ça. Trouver ma place était donc fondamental. Pour trouver une bonne distance, je suis alors revenu à ce qu’ils me disaient. Le père, la mère, le frère, l’ami “s’adressent” à moi. Par exemple, quand le frère dit : « Tu ne connais pas mon frère, tu ne l’as jamais rencontré, tu as juste lu ça dans les journaux. Puisque tu acceptes de quitter ton foyer, nous acceptons de te parler ». Ou encore à la fin, quand il conclut : « Tu sais, moi, tout ce que j’aurais voulu c’est de ne pas être dans un film, mais que mon frère soit à mes côtés ». Je pense que ce « tu » adressé au cinéaste peut aussi être un « tu » adressé au public.

 

Ce village et cette famille ont été une sorte de deuxième école de cinéma pour moi. J’ai beaucoup désappris sur la manière de faire du documentaire, de filmer des gens dans la douleur. La caméra est en retrait, elle n’approche jamais les personnages de manière frontale, toujours un peu sur le côté. J’ai un exemple marquant lorsque le papa prend son petit-déjeuner: il est assis sur une natte au sol et boit son lait caillé – une scène qui se rejoue chaque jour. La première fois que nous avons tourné la séquence, nous sommes restés debout avec la caméra en contre-plongée. En regardant les rushes, nous avons compris avec l’opérateur qu’il fallait recommencer en nous plaçant au niveau de la nappe pour ne pas « écraser » le personnage. Cette pudeur, la prise de distance, ce sont eux qui ont induit la grammaire visuelle du film.

 

Ils s’adressent à vous en peul, une langue que vous ne parlez pas.

 

Jean-François Ravagnan : Avant d’enregistrer les récits, je suis parti au village tout seul, sans interprète ni cameraman. J’avais un lexique de mots clefs en peul. C’était une manière d’être dans leur quotidien, sans filmer mais aussi de réduire la “distance” entre nous. J’ai vu à quel rythme s’écoulent les journées, comment le frère Yerro accompagne le troupeau à la rivière. Un trajet de 5 km, que j’ai répété plusieurs fois et qui m’a donné envie de faire ressentir cette lenteur aux spectateurs. Car le rythme, le silence, l’attente sont aussi ceux du deuil.

 

Je considère ce film comme une longue prière pour réhumaniser Pateh. Ne nous trompons pas : ce n’est pas une manière de nous dédouaner, mais une invitation à entrer dans un processus de deuil de manière collective entre la famille et les spectateurs et spectatrices.

 

La famille m’a aidé à ressentir la grande solitude du chemin que fut celui de Pateh, l’âpreté du voyage puis de la vie en Europe, l’impact sur la santé psychique, mais aussi les sentiments de ceux qui restent. Comment survit-on à l’incertitude de savoir si son fils ou son frère réussira à franchir toutes les étapes : de la Gambie à Venise en passant par la Libye ? Et quand Pateh est revenu, parce qu’il a échoué la première fois, quelle culpabilité et quelles pressions a-t-il encaissées ? Comment rendre l’investissement que la famille avait mis en lui ? Les parents et son frère ont déployé ces questions dans une complexité qu’on a rarement le temps d’écouter et de comprendre. Ils m’ont ouvert les portes sur leur manière de voir le monde.

 

Une fois votre film monté, avez-vous sollicité une validation des membres de la famille ?

 

Jean-François Ravagnan : J’ai surtout demandé leur consentement pour savoir si la vidéo du début pouvait faire partie du film, vu son degré de violence. Jusqu’à présent, la maman n’a pas voulu la regarder. Elle m’a demandé comment son fils était mort et je lui ai raconté avec mes mots les images qu’elle refuse de voir.

 

La famille m’a exprimé sa confiance. Désormais, à leurs yeux, l’histoire de Pateh m’appartient aussi. Une fois que le film a été fini, j’ai voulu leur envoyer. Ils m’ont répondu qu’ils m’attendaient pour le regarder ensemble. A nouveau, cette idée de l’échange collectif. J’espère pouvoir vivre cette expérience en mai avec eux lors d’une projection qui sera organisée à Dakar au Sénégal.

 

En 2017, lorsque vous avez vu la noyade en vidéo sur les réseaux sociaux, l’histoire de Pateh vous a concerné au point de vivre cette aventure humaine au long cours. Qui s’est senti d’emblée le plus concerné : le citoyen que vous êtes, le fils, le papa, le réalisateur… ?

 

Jean-François Ravagnan : Il y a quelque chose de très simple qui n’apparait pas dans le film, et c’est tant mieux. J’ai des origines italiennes. Mon grand-père a quitté Venise pour venir travailler dans les mines en Belgique. A ces notions migratoires et territoriales, s’ajoute un trauma lié à la noyade. Mon grand-père vient d’une famille de pêcheurs. Un jour, son père lui a fait subir un rituel : sur une barque au milieu de la lagune, il a attaché mon grand-père avec une corde avant de le basculer par-dessus bord pour qu’il apprenne à nager. Mon grand-père a failli se noyer. A partir de ce jour, il a développé une peur panique de l’eau et n’a jamais pu travailler dans l’entreprise familiale – d’où son exil. Tous ces vécus font partie de mon bagage. Je ne compare absolument pas la noyade de Pateh avec celle de mon grand-père. L’une est un acte tragique et l’autre une sorte de rite initiatique. Malgré tout, je pense que la famille de Pateh a peut-être aussi accueilli mon projet parce que j’ai évoqué l’exil de mon grand-père italien et qu’ils y ont vu une sorte de réciprocité.

 

Propos recueillis par Nathalie Caprioli

La dernière rive

Un film documentaire de Jean-François Ravagnan
2025 • 71 min • Belgique,  France, Qatar • Dérives Production

 

Un soir de janvier 2017, une vidéo se répand sur les réseaux sociaux, celle d’un jeune gambien en train de se noyer dans les eaux du Grand Canal de Venise. Depuis la rive, des passants l’insultent sans lui porter assistance. Filmé avec un téléphone portable, le corps pétrifié par le froid semble se laisser couler malgré les quelques bouées de sauvetage jetées dans sa direction. Il avait 22 ans et s’appelait Pateh Sabally. À 4.000 kilomètres de là, les voix et les visages de sa famille racontent l’histoire qui a précédé ce drame, l’histoire au dos des images…

 

Contact pour organiser une projection :

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Juliette Labard (chargée de diffusion et communication)
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Prochaines projection en présence du réalisateur :