#362 - mai/juin 2022

Quelle époque en effet pour être formatrice interculturelle !

J’ai emprunté ce titre emphatique à David Berliner, qui termine sa note de terrain fictive « An Anthropologist For Dinner » par une exclamation similaire : « Quelle époque en effet pour être anthropologue ! ». Je peux sympathiser avec Berliner, je suis également anthropologue. En plus de cela, je suis aussi une formatrice interculturelle. Cela ne rend pas la vie plus facile.

 

L’anthropologue David Berliner s’exprime ici par l’intermédiaire d’un alter ego imaginaire, exposant son exaspération à devoir embrasser une identité professionnelle qui, non seulement semble étrange à la plupart des mortels ordinaires, mais qui le fait apparaître comme un dangereux subversif dans toute société bien élevée. Le témoignage, hilarant et pourtant tristement réaliste, décrit en détail un dîner de famille au cours duquel le héros se trouve en conflit avec à peu près tous les membres de sa famille, qui expriment tous naïvement et de la manière la plus naturelle les préjugés et les croyances racistes les plus absurdes. Il jongle désespérément entre rester social et défendre (timidement) ses propres convictions, entrant parfois dans une rêverie délirante, imaginant prendre une violente revanche pour la torture émotionnelle à laquelle il est exposé.

 

Pour moi, l’anthropologie et l’approche interculturelle ont toujours été les deux faces d’une même pièce, l’une visant à comprendre et à traduire, l’autre à éduquer patiemment afin de transformer la société en réformant la pensée individuelle. Elles proviennent de la même source intellectuelle, nourrie par la conviction que les gens peuvent converser par-delà des frontières culturelles et qu’une telle conversation enrichit le vocabulaire collectif de l’humanité tout entière. Elles partagent également une pratique commune, qui consiste à transformer les rencontres humaines en un outil d’apprentissage du monde.

 

Contre les hiérarchies et les catégories

 

Ces déclarations ne sont certainement pas révolutionnaires. Il est difficile de voir comment ces principes, et d’autres similaires, ont pu être considérés comme subversifs, et encore moins comme dangereux. Il y a, bien sûr, une raison. C’est parce que l’anthropologie, souvent accusée d’avoir commencé en tant que complice servile du colonialisme, a, malgré tout, depuis le début, incarné une contre-déclaration, c’est-à-dire une déclaration contre, une révolte, un refus d’accepter de manière irréfléchie que quelque chose soit vrai simplement parce que beaucoup de gens le prennent pour acquis, ou parce que cela sert les intérêts de ceux qui sont au pouvoir. L’anthropologie a contesté les hiérarchies raciales et ethniques établies, les idées sur l’infériorité de certaines cultures et la supériorité d’autres, la nature divine du règne du plus fort et la bienveillance de la condescendance paternaliste envers les plus faibles. Le problème, c’est que ce sont des choses que la plupart des gens n’aiment toujours pas entendre. Surtout aujourd’hui.

 

La formation interculturelle est pour moi la version appliquée de l’anthropologie, c’est l’anthropologie appliquée à la vie quotidienne. Elle est mi-science, mi-vision sociale et, en tant que telle, elle est inévitablement politique. Il est plus facile de comprendre maintenant pourquoi elle met certaines personnes en colère, malgré son apparence innocente. La formation interculturelle, tout comme l’anthropologie, soulève des questions sur le statu quo et menace de saper ses fondements idéologiques. Évidemment, il y a des variations et des nuances. Il est plus difficile d’obtenir un soutien social et politique pour la vision interculturelle dans une société autoritaire que dans une société relativement libre. L’accent est mis ici sur le «relativement». En France, en Belgique ou en Hongrie, les enjeux peuvent être différents, les obstacles peuvent sembler plus ou moins grands, mais le travail pédagogique est à peu près le même : il vise à faire réfléchir les gens sur les cages qui emprisonnent leur imagination, à les aider à remettre en question ce qu’ils ont appris à tenir pour acquis, et à les encourager à repousser leurs propres limites, juste un peu, pour qu’ils puissent voir d’autres cieux, d’autres montagnes et d’autres mers, ou voir le même paysage avec des yeux nouveaux.

 

Les limites de cette approche ne sont pas tant constituées de l’extérieur. Elles sont en quelque sorte intrinsèques, inhérentes à la position intellectuelle et éthique. Parier sur la force transformatrice du dialogue devrait être l’outil parfait pour jeter un pont entre différents groupes sociaux et opinions politiques. Mais, comme le raconte l’histoire de Berliner, même un anthropologue, qui n’est pas ébranlé par la différence culturelle découverte dans des endroits éloignés, a du mal à faire face aux opinions différentes des gens trop proches de lui. Anthropologues et formateurs interculturels, nous essayons tous de naviguer entre le marteau et l’enclume, entre le relativisme culturel et une vision sociale solide et radicale, refusant fermement de hausser les épaules devant des injustices évidentes. Le paradoxe est insoluble.

 

Paradoxe et promesse unique

 

Accepter le racisme comme un point de vue possible parmi d’autres anéantirait l’intention initiale. Accepter un dialogue ouvert avec le racisme annihilerait la revendication initiale, forçant l’anthropologue ou le formateur interculturel à admettre que l’homme ne peut pas toujours converser à travers des frontières culturelles. Il ne semble pas y avoir d’échappatoire à ce paradoxe. La défaite semble inévitable. La position interculturelle « soft » ou modérée est facilement attaquable des deux côtés : de la part des défenseurs des droits, comme de la part des suprématistes avoués ou secrets. Des deux côtés, la perspective interculturelle peut même sembler lâchement apolitique. Je voudrais ici plaider en faveur de la politique de l’interculturalité. C’est précisément parce qu’elle s’exprime à partir d’un point de vue apparemment intenable qu’elle est porteuse d’une promesse unique, celle de continuer à essayer d’élaborer et de défendre une nouvelle universalité au sein de « l’univers des mondes multiples » – pour emprunter à un autre auteur, cette fois, à un philosophe sénégalais, Souleymane Bachir Diagne. Si nous voulons continuer à vivre en tant que société en paix avec nousmêmes et avec la nature dont nous faisons partie, nous sommes obligés de tenter l’impossible : nous entendre, nous accommoder, nous confronter, faire la paix et, après un dîner de famille désastreux, nous dire au revoir avec un sourire d’acceptation, en laissant ouverte la possibilité d’une autre confrontation certaine et d’une réconciliation improbable mais qui se produira peut-être demain.